5 avril 2007

Emmanuel Ruzigana revient sur ses aveux à Bruguière

Catégorie Non classé, rencontre

 
Avec Abdul Ruzibiza,  transfuge du Front Patriotique rwandais et  auteur d’un livre-choc (1) Rwanda, l’histoire secrète, éditions  Panama, )  Emmanuel Ruzigana  est l’un des témoins clés invoqués par le juge d’instruction français  Jean-Louis Bruguière. More...More...Ce dernier, rappelons le, a lancé en décembre dernier un  mandat d’arrêt contre le président Kagame et plusieurs de ses proches, les accusant d’être membres d’un « network commando »,  un groupe d’élite tenu pour  responsable de l’attentat qui, le 6 avril 1994, coûta la vie au président Habyarimana et à son collègue du Burundi.
D’après le juge, Ruzigana aurait, dans son véhicule, amené le groupe jusqu’au site de Masaka, d’où partit le tir fatal.
Le problème, c’est que Ruzigana,  aujourd’hui réfugié en Norvège et qui était de passage à Bruxelles récemment,  a nié les assertions qui lui ont été attribuées devant les caméras de la RTBf et devant « le Soir ». Ce grand gaillard maigre,  qui ne s’exprime pas en français, a déclaré qu’il ignorait l’existence d’un commando de la mort et ne pouvait donc y avoir appartenu.  Il précise aussi qu’ « au moment du drame, il ne se trouvait même pas à Kigali, mais  dans un camp militaire  dans  le Nord est du Rwanda..».
Etrange… Dans la déposition retenue par le juge anti-terroriste, ces propos figurent pourtant,  dûment enregistrés…
Ruzigana explique  son parcours : « c’est grâce à mon ex-ami Abdoul Ruzibiza que je suis arrivé en France. Démobilisé après la guerre, j’avais été  affecté à la police.  Mais je voulais vivre autre chose, tenter ma chance à l’étranger.
Ruzibiza m’a alors conseillé de partir sur la Tanzanie. Il a  prévenu des gens en France, qui ont alors pris contact avec l’ambassade de France en Tanzanie et là, on m’a donné le visa et aidé à prendre l’avion pour Paris. Je n’étais cependant pas demandeur d’asile,  je ne l’ai jamais été…A mon arrivée à Paris, des policiers m’attendaient à l’aéroport et m’ont immédiatement emmené chez le juge. Tout allait tellement vite que je leur ai même dit : «  je suis arrêté ou quoi ? »
Heureusement, j’avais demandé à un ami de m’attendre à l’aéroport, puis de me suivre. »
Comment s’est passée votre audition  avec le juge ?
« Alors que je ne parle pas français, il n’y avait pas de traducteur, seulement une secrétaire. Je comprenais plus ou moins les questions et tentais de m’expliquer. Le magistrat  m’a demandé d’où je venais, combien de temps j’avais passé dans l’armée. En enchaînant, il m’a demandé si je faisais partie des escadrons de la mort, le fameux « network commando ». J’ai  répondu que cela n’avait pas existé au Rwanda. Il m’a ensuite interrogé à propos de l’attentat.
Comme je n’avais rien à répondre, il a insisté en disant que je faisais partie du service de renseignements  du FPR.
Je lui ai dit qu’effectivement, j’avais fait partie de ce service mais que chez  nous on a les informations à propos du service  auquel on appartient, mais sans plus. Il m’a ensuite interrogé à propos des officiers supérieurs,  afin que j’explique comment ils avaient procédé  pour massacrer les gens. C’est là que  l’entretien a mal tourné, car  je lui ai dit qu’aucun officier supérieur n’avait tué ainsi;  certes, j’ai précisé qu’il y avait eu des morts, mais dans le cadre de la guerre. Dans nos rangs aussi, il y a eu des morts ….
Au fil de la conversation, je me suis fâché car quand je donnais une réponse qui ne lui convenait pas, il disait que ce n’était pas vrai, que cela ne correspondait pas à ce qu’on lui avait raconté. C’est alors que j’ai pensé que j’avais été piégé…  Par chance l’ami qui m’attendait à l’aéroport m’avait suivi  chez le juge et  garé sa voiture tout près pour m’attendre.
A peine sorti de chez le juge, très fâché, je n’ai même pas voulu passer une nuit en France ; nous sommes tout de suite allés en Belgique et de là,  j’ai gagné la Norvège. »
A la fin de votre audition, vous avez tout de même signé votre déposition après l’avoir lue ?
« Oui, j’ai signé, mais  en réalité, mes déclarations ne  faisaient même pas cinq lignes car quand il m’interrogeait et que je ne savais pas répondre, je ne disais rien. Or dans le rapport du juge, les propos qu’il m’attribue sont bien plus longs… En fait, il avait déjà toutes les réponses à propos de ces dossiers…
Si j’ai décidé de témoigner aujourd’hui, même en sachant que ces gens pourraient me tuer, c’est parce que le juge a fait du mal, par rapport à ma réputation, par rapport à mon pays.… »
Comment jugez vous le témoignage d’Abdul Ruzibiza ?
« Dans l’armée, au vu de la fonction qu’il occupait, Abdul ne pouvait pas obtenir de telles informations, c’était impossible. Son travail  était de soigner des militaires blessés, il était aide soignant.   Vous croyez vraiment qu’avec ce grade,  il aurait pu assister à toutes ces réunions ?  Même des officiers supérieurs ne sont pas admis à toutes les réunions…
Abdul a rompu avec le régime car il était  accusé d’escroquerie, on lui reprochait d’avoir détourné de l’argent de l’armée.  Aussitôt après avoir quitté le pays,  il a  été pris en mains par les services de renseignement français. « 
Comment a-t-il pu écrire un tel livre ?
« Mais ce sont les Français eux-mêmes qui l’ont rédigé ! Ce n’est pas lui qui a écrit, c’est un journaliste français, je me souviens d’une femme, Vidal il me semble… (ndlr. Claudine Vidal, chercher au CNRS,  a rédigé la longue préface de l’ouvrage de Ruzibiza, donnant plusieurs clés de lecture)…
C’est elle qui a tout fait. Lui, il s’est contenté de donner son nom et ses informations… »
Lorsque le juge dit que vous avez conduit un taxi jusque Masaka en avril 1994, est ce que cela aurait été possible à cette époque ?  « Je ne suis allé à Kigali qu’une année après la fin de la guerre…Mais je savais qu’en, 1994, il était  exclu pour un Tutsi d’aller là bas, on n’aurait même pas pu y passer à pied tellement les lieux étaient bien gardés… » 
Pourquoi avez-vous quitté l’armée ?  « Après la guerre, j’ai été versé dans la police.  Si j’ai quitté,  c’est parce que je n’étais pas d’accord avec le fait qu’on libérait aussi facilement des gens que nous avions arrêté après avoir  mené des investigations sérieuses à leur sujet… «