25 avril 2007

Rwanda. La mort dans un mouchoir de poche

Catégorie reportage

Tout s’est joué dans un mouchoir de poche. A l’époque, tous ceux qui comptaient à Kigali habitaient le quartier résidentiel de Kyovu, au cœur de la ville. Le 7 avril 1994 cependant, les messages se croisaient « je ne sais pas où on nous emmène » disait le lieutenant Lotin, « ils ont disparu » constatait le colonel Marchal, le commandant du secteur de Kigali, « je n’ai rien vu à l’intérieur du camp Kigali » assurait le major Maggen, qui, aux côtés du général Dallaire et passa devant le principal camp militaire de la ville…
Treize ans plus tard, il suffit de retraverser ces rues redevenues paisibles, bordées de vieux arbres et d’enceintes de briques rouges pour constater que la tragédie s’est déroulée au vu et au su de tous, dans un carré de quelques centaines de mètres.
Pourtant, lorsque le groupe Lotin –quatre jeeps avec dix personnes à bord- arrive vers 3 heures du matin au carrefour de l’hôtel des Mille Collines en provenance de l’aéroport où ils ont fait le plein de carburant, les Casques bleus belges ont le sentiment d’avoir déjà fait une longue route : à plusieurs reprises, ils ont été bloqués par des barrages tenus par des militaires et même l’intervention de gendarmes rwandais s’ est avérée inutile. Vers 5 heures cependant, les jeeps trouvent un itinéraire de rechange et arrivent devant la demeure du Premier Ministre, avenue Paul VI. Dans la maison, des gendarmes tentent de réconforter Agathe Uwilingyimana. Elle n’a pas réussi à escalader le haut mur de briques rouges qui sépare son jardin d’une maison qui abrite désormais l’ambassade de Suisse et ils tentent de creuser un passage dans une clôture derrière laquelle se trouvent des résidences onusiennes, aujourd’hui transformées en centre médical. Au carrefour séparant l’avenue Paul VI de l’avenue de la Jeunesse, une mitrailleuse est déjà en position et elle prend les belges sous le feu. Deux jeeps foncent dans le jardin, deux autres sont touchées et tanguent vers le fossé. Les hommes, en position de tir, se cachent derrière le muret et l’un d’entre eux aide Agathe et son mari à se glisser à travers la clôture.
Si, comme il le dit, le major Ntuyahaga a quitté son domicile pour, par hasard, rencontrer les Casques bleus en difficulté, il n’a pas du aller loin : sa maison, une longue demeure au toit bas alourdi par des fleurs luxuriantes, se trouve à quatre rues de là. Bien située, la maison du major : les jardins de la présidence d’un côté, l’ambassade de France de l’autre et presqu’en face, ce qui était à l’époque l’ambassade du Zaïre. Une barrière fut très vite érigée devant la maison du major où les miliciens venaient s’approvisionner, un autre barrage fut dressé devant l’ambassade et les Tutsis zaïrois qui se précipitaient vers leur représentation diplomatique y furent systématiquement massacrés. Délaissant ses deux jeeps de fonction, c’est à bord d’un minibus que le major cueille les Casques bleus. Les Ghanéens qui sont demeurés les bras ostensiblement croisés sont embarqués ou plutôt jetés dans le véhicule avec les Belges. Ces derniers ont été désarmés, trois d’entre eux sont déjà blessés, le peloton a du abandonner ses jeeps et sa radio. S’il avait voulu mettre en sécurité les membres du peloton Mortier, Ntuyahaga n’aurait eu que cent mètres à faire pour atteindre l’école belge, l’un des campements des Casques bleus. Au lieu de cela, le minibus bifurque à gauche, résolument, en direction du camp Kigali.
Aujourd’hui, le quartier est méconnaissable : un hôtel cinq étoiles, le Serena, a remplacé le Diplomate, d’où l’on entendait jadis les exercices de tir du camp militaire. La façade du centre hospitalier a été ravalée et des veuves tiennent des petites boutiques d’alimentation. Le camp Kigali a rétréci, partout des grilles ont poussé. Dans le fond, des bâtiments neufs ont remplacé les casernes où se reposaient naguère les invalides de guerre, les retraités qui avaient hâte d’en découdre avec les Belges et qui furent rejoints par les musiciens, les élèves de l’école supérieure militaire, les hommes du bataillon de reconnaissance. Tous étaient ivres de haine, car l’adjudant chef Sibutyongera, secrétaire à la présidence, avait désigné les hommes extirpés du minibus comme ceux qui avaient abattu l’avion d’Habyarimana. Avec des gourdins, des râteaux, des baïonnettes et même des béquilles, les Belges, soigneusement séparés de leurs collègues ghanéens, sont alors lynchés par la foule en furie.
C’est de justesse que l’ambassade de Belgique a obtenu que soit préservée la modeste casemate où les Casques bleus s’étaient réfugiés, que ne soient pas réparés et repeints de frais les murs criblés d’impacts de balles, qui témoignent du feu nourri des lance grenades, des rafales des fusils mitrailleurs. Alors que dehors trois stèles de granit perpétuent le souvenir et que des fleurs se fanent devant les noms gravés, l’intérieur a été transformé en mémorial où des panneaux, des photos expliquent le déroulement des trois mois de génocide. C’est à peine si l’on distingue encore le toit fracturé, par lequel le caporal Twahirwa jeta sa dernière grenade, celle qui mit fin à la résistance héroïque de Yannick Leroy. Le dernier des Casques bleus avait réussi à se glisser dans le fond du local, blessant un Rwandais qui avait eu le malheur de pousser la porte et se dissimulant ensuite derrière lui. Durant deux heures, caché derrière des bancs et des corps empilés, Leroy, utilisant l’arme du Rwandais, s’est accroché à la vie. Pouvait il seulement imaginer que les Mortiers avaient été abandonnés et que nul ne se porterait à leur secours, alors même qu’à moins de 500 mètres de là, d’autres Casques bleus belges brûlaient du désir de jouer le tout pour le tout.
Suspendu au téléphone dans sa chambre de l’hôtel Méridien, en longue conversation avec le général Charlier à Bruxelles, le colonel Marchal ne savait pas où étaient ses hommes. Mais le général Dallaire, lui, savait, et il avait compris ce qui se passait. Vers 11 heures du matin, le patron des Casques bleus, après avoir franchi de nombreux barrages a fini par arriver à la hauteur de l’Ecole Supérieure militaire, voisine du camp Kigali. Il souhaite assister à la réunion du Comité de crise, présidée par le colonel Bagosora. Embarqué dans un véhicule militaire, après avoir fait à pied une partie du trajet, il passe devant la grille du camp Kigali. Quelques mètres, cinq enjambées à peine le séparent de ses hommes blessés, jetés au sol. A ses côtés, le major Maggen détourne la tête et assurera plus tard, devant la Commission Rwanda, qu’il n’a rien vu. Dallaire, lui, souhaiterait s’approcher car il a reconnu les uniformes des hommes à terre, mais des officiers le lui déconseillent, pour des raisons de sécurité. Deux minutes plus tard, Dallaire pénètre dans le local de l’ESM où sont réunis les haut gradés rwandais qui pourraient mettre fin au carnage. Mais le général ne demande rien, il se contente d’écouter en silence les délibérations du comité de crise. Il attend la fin de la réunion pour aviser Bagosora du fait que ses soldats sont en danger. Trop tard. La dernière grenade a fait exploser Yannick Leroy et le général doit se contenter de ramener les cinq Ghanéens, sauvés par la couleur de leur peau.
De l’autre côté du camp Kigali s’étend l’hôpital. A l’époque, la morgue débordait, et les camions de la voirie venaient chercher les cadavres pour les jeter dans des fosses avec des pelleteuses. Les Casques bleus belges seront jetés nus devant une porte, dépouillés de tout, et vers 23 heures, le général Dallaire se chargera de venir identifier les corps emmêlés. Un employé congolais appelé Charismatique recevra 10.000 francs rwandais pour faire leur toilette.
Dans la ville couverte de barrages, les massacres de Tutsis ont pris de l’ampleur. Les Casques bleus reçoivent l’ordre de ne pas bouger. Déployés autour de l’hôtel Méridien, les soldats du Bangla desh cueillent des figues et récitent le Coran.