Lorsque Nicolas Sarkozy cinglait au large de Malte, il était moins éloigné de l’Afrique qu’on n’aurait pu le penser. En effet, ce sont ses entreprises africaines qui ont donné à son hôte Vincent Bolloré sa véritable stature d’homme d’affaires, aux côtés du constructeur Bouygues et des pétroliers de Total Elf Fina. Contrôlant 90% du tabac africain, engagé dans l’exploitation forestière au Cameroun et au Congo Brazzaville, Vincent Bolloré est moins présent au niveau de la production de matières premières que de leurs flux : il contrôle 22 ports africains, soit toute la côte ouest du continent et domine le commerce maritime via les transporteurs Saga, Delmas et SDV. Aux côtés de Bolloré, on retrouve Michel Roussin, ex- ministre de la Coopération et ancien de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) et Jean-Yves Ollivier un homme d’affaires très proche du président congolais Sassou Nguesso et de Jean-Pierre Bemba.
Certes, le candidat Sarkozy s’est engagé plusieurs fois à remplacer les réseaux personnels et parallèles par «un dialogue franc et objectif ». Et dès son élection, il a promis de mener en Afrique une « politique de développement » et une politique d’immigration « maîtrisée » et non plus « choisie », un terme qui avait suscité inquiétude et polémiques. Réussira-t-il pour autant à rompre avec les amitiés particulières qui avaient caractérisé la politique africaine de Jacques Chirac ? S’exprimant en février dernier au sommet franco africain de Cannes, le président gabonais Omar Bongo, un vieux routier, avait déjà exprimé son scepticisme : « avec Nicolas, il y a une différence par rapport à Ségolène Royal, car nous sommes amis. Si demain, une fois président, il me renie, je lui dirai : « ce n’est pas sérieux, Nicolas. Oui, je le lui dirai… »Si les intérêts bien compris du patronat français risquent de rappeler Sarkozy au sens de l’amitié, et si les premières félicitations lui sont venues d’Afrique francophone (Omar Bongo du Gabon, Sassou Nguesso du Congo Brazzaville, Adoulaye Wade du Sénégal, l’opposant ivoirien Alassane Ouattara, un ami de Bouygues et de Bolloré), on peut cependant gager qu’une page de la politique africaine de la France est en train de se tourner. Tout en promettant de défendre les libertés et les droits de l’homme et de mener une politique de développement plus sélective, Nicolas Sarkozy, à plusieurs reprises, a exprimé son désir de réduire la présence militaire française sur le continent, qui se traduit par cinq bases militaires et 10.000 soldats prépositionnés. Alors que l’armée française vient d’intervenir au Tchad et en Centrafrique pour défendre des régimes menacés, Sarkozy, qui se dit très soucieux du Darfour, entend désormais jouer sur le multilatéralisme : renforcer les capacités stratégiques et militaires de l’Union africaine, soutenir les interventions de l’ONU. Lors du sommet de Cannes, il avait même proposé que l’Afrique, comme l’Amérique latine, soit désormais représentée au Conseil de sécurité.
Partisan de la mondialisation, Sarkozy ne craint pas d’être confronté à l’expansion de la Chine ou de l’Inde sur le continent. Il refuse de considérer l’Afrique comme le pré carré de la France, tout en promettant d’y défendre vigoureusement les intérêts commerciaux de son pays.
Si la plupart des chefs d’ Etat du continent pensent que le président Sarkozy sera obligé, qu’il le veuille ou non, de s’aligner sur les positions historiques de la France en Afrique et de tenir compte des intérêts économiques des grandes sociétés, l’inquiétude que suscite sa politique d’immigration est bien réelle, tant parmi les dirigeants qu’au sein des populations. Président de la francophonie, l‘ancien chef d’Etat sénégalais Abdou Diouf juge « moralement inacceptable » une politique d’ « immigration choisie » tandis qu’Abdoulaye Wade au Sénégal assure que si la France en vient à renforcer l’exode des cerveaux, « il enverra la facture, car son pays consacre à l’éducation 409% de son budget. »
Lorsque Sarkozy proclame son opposition à la « repentance », synonyme de « haine de soi » il est entendu différemment suivant les publics : les retraités, anciens d’ Afrique, se réjouissent de le voir assumer le passé de la colonisation ; l’Algérie relève qu’il a refusé l’idée d’un traité d’amitié entre les deux pays et, en Afrique centrale, le Rwanda, dont les relations diplomatiques avec Paris sont rompues, comprend que celui qui était ministre du Budget sous Balladur en 1994 n’a, pas plus que Mitterrand ou Chirac, l’intention de demander pardon pour le soutien apporté aux forces du génocide en 1994.