21 juin 2007

Charles Murigande, à propos de la France

Catégorie actualité, interview

Quelques questions à Charles Murigande, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda

Où en sont les relations entre la France et le Rwanda depuis la rupture des relations diplomatiques en décembre dernier ?

C’est le statu quo. En fait, dès 2004 nous avions décidé de créer une commission chargée d’examiner l’implication de la France dans le génocide et le Ministre des Affaires étrangères de l’époque Michel Barnier, avait exprimé une certaine inquiétude. Nous avions proposé un travail conjoint et mis au frigo les travaux de notre commission. Mais rien n’a bougé, jusqu’au moment où le juge Bruguière a publié son ordonnance inculpant neuf haut responsables rwandais de l’attentat contre l’avion présidentiel. A l’opposé du Quai d’Orsay, l’Elysée, au plus haut niveau, avait donné son feu vert. Lorsque nous avons rompu les relations diplomatiques, je crois que Paris a été surpris. En outre, la solidarité européenne n’a pas joué, car les autres pays de l’Union avaient été témoins, pendant treize ans, de l’opposition systématique de la France à notre égard.

Quelles ont été les conséquences de cette rupture ?
Pratiquement aucune, sauf au niveau des visas. Invoquant les procédures Schengen, la France exige d’être consultée à propos de tous les visas délivrés à des Rwandais par les autres pays membres et elle peut y opposer son veto, sans devoir fournir d’explications. Désormais l’obtention d’un visa pour l’Europe prend trois semaines. Dans certains cas, un « visa territorial limité » peut être délivré pour un seul pays, par exemple pour la Belgique lorsque s’y déroule une réunion internationale, mais des explications doivent alors être fournies aux autres pays pratiquant la coopération judiciaire.

Comment le Rwanda s’est-il défendu ?
Nous avons lancé plusieurs procédures : une plainte a été déposée à Bruxelles par Me Moureaux, à Paris la plainte déposée par Me Maingain invite le juge Bruguière à venir poursuivre son enquête au Rwanda et devant la Cour Internationale de Justice à la Haye nous argumentons que l’ordonnance Bruguière empêche le fonctionnement normal de nos institutions, empêche le déplacement d’importantes personnalités qui pourraient être arrêtées et finalement porte atteinte à notre souveraineté.

La situation pourrait elle changer avec Nicolas Sarkozy à la présidence et Bernard Kouchner aux Affaires étrangères ?
Rien n’est moins sûr, car une ouverture impliquerait de s’aliéner l’armée et les services de renseignements et le fait que le président ne soit pas un « Français de souche » pourrait constituer un handicap. Quant à M. Kouchner il est vrai qu’il était venu au Rwanda demander notre soutien lorsqu’il était candidat à l’Organisation Mondiale de la Santé et qu’il l’avait obtenu, mais quelle est sa marge de manœuvre ? Avec la France, il y a eu des médiations africaines ( le président sénégalais Wade, le gabonais Bongo) des interventions européennes à titre privé, mais elles n’ont pas abouti.

La situation sécuritaire se dégrade au Kivu. Est il exact que le Rwanda a proposé sa médiation avec le général rebelle Laurent Nkunda ?
En réalité, une médiation avait eu lieu en décembre dernier, à la demande du président Kabila qui recherchait une solution négociée. Il avait été question de trouver un asile en Afrique du Sud pour Laurent Nkunda et le président Mbeki était d’accord. La contrepartie, c’étaient des garanties pour les Tutsis congolais, le retour des réfugiés et l’intégration des forces de Nkunda dans l’armée congolaise. Un hélicoptère rwandais est allé chercher Nkunda qui a rencontré le général congolais Numbi à Gisenyi et il a été décidé que le premier objectif de cette force « mixée » ( les soldats de Nkunda et les militaires congolais) serait de s’attaquer aux rebelles hutus des FDLR (Forces pour la démocratie et la libération du Rwanda). Mais par la suite des messages contradictoires sont venus de Kinshasa et Laurent Nkunda a été placé sur la liste des personnes recherchées tandis qu’il a été mis fin aux opérations de mixage. Bref, ça patauge…
Pourquoi le Rwanda s’est il retiré de la Communauté économique d’Afrique centrale ?
Parce que nous n’en retirions aucun bénéfice concret, que nous avons décidé de nous concentrer sur la coopération économique avec l’Afrique de l’Est, ce qui est plus logique. Nous nous sommes mêmes retirés de la SADC, la communauté économique des pays d’Afrique australe. En fait, notre « bébé » c’est la Communauté économique des pays des Grands lacs, dont le siège est à Gisenyi. Cela au moins c’est du concret, puisqu’il s’agit d’échanges entre le Rwanda, le Burundi, les deux Kivus, de libre circulation des personnes, de coopération en matière d’énergie, deux barrages existent déjà sur la rivière Ruzizi, un troisième est prévu. La Belgique, l’Union européenne nous encouragent vivement dans cette voie et d’importants financements sont prévus au niveau régional.

Propos recueillis à Kigali