9 septembre 2007
Panzi: des femmes en attente de réparation
Catégorie actualité
Elles sont jalouses, les patientes de l’hôpital de Panzi. Durant tout le mois d’août, discrètement mais fermement, elles se sont relayées autour d’un entrepôt dans lequel se trouvent deux containers bourrés de cartons. Elles savent que ces grandes boîtes venues de Belgique contiennent des trésors : des vêtements, mais surtout des articles de toilette, des caisses de pains de savon, des flacons de gels moussants, des produits d’hygiène. D’ici quelques jours, lorsque pagnes et casseroles auront été achetés sur le marché local, la distribution aura lieu, l’opération de la RTBf aura été menée à bonne fin. Voici quelques mois, interrogées par Maryse Jacob et Philippe Vanderbeck à propos de leurs besoins, ces femmes, parmi les plus démunies du Kivu, n’avaient pas demandé de médicaments, même si elles souffrent tous les jours de leurs blessures, des séquelles des viols dont elles ont été les victimes. Elles n’avaient pas demandé de nourriture non plus, même si les livraisons de haricots, de maïs et d’huile assurées par le Programme alimentaire mondial sont en passe de se terminer, car les stocks mondiaux diminuent et le pipe line se vide peu à peu.
Ce qu’elles souhaitaient, c’était un petit supplément de bonheur, un peu de rêve, quelques pincées de luxe parfumé.
Il suffit de gagner le réfectoire qui leur a été attribué, tout au fond de cet hôpital de référence, pour comprendre : Panzi, aux portes de Bukavu, s’est spécialisé dans la réparation de fistules. De tout le Kivu, mais aussi depuis le Burundi voisin affluent des femmes qui attendent la réparation de leur système utérin. Chaque jour, l’hôpital accueille dix nouveaux cas, et les listes d’attente s’allongent, comme si, dans toute la région, le viol principalement pratiqué par les Hutus rwandais mais aussi par les autres groupes armés, était devenu la nouvelle arme de la guerre, une guerre dont le ventre les femmes est le champ de bataille.
Victimes de violences sexuelles particulièrement barbares, elles ont vu leur vagin éclater sous les coups de tessons, de morceaux de bois. Des hommes, en série, se sont relayées sur elles, des sadiques leur ont versé dans l’utérus du plastique bouillant, d’autres les ont tailladées au couteau, ont vidé le chargeur de leur fusil dans ces ventres encore chauds des derniers rapports obligés. Les victimes n’ont pas d’âge : dans les salles qui leur sont réservées, des jeunes femmes côtoient de vieilles mamans silencieuses, immobiles sous leur pagne, et des petites filles gisent là aussi, atrocement mutilées, petites vies brisées avant même l’âge de cinq ans…
Le Dr Denis Mukwege, gynécologue, obstétricien, n’en peut plus : « je répare, je recouds, plusieurs fois je refais certaines opérations, mais je ne peux plus entendre les récits de ces atrocités, ma raison vacille à entendre tant de cruautés. Et je ne supporte plus de revoir, mutilées à nouveau, des femmes que j’avais soignées, guéries, qui étaient retournées au village et qui se sont à nouveau fait attaquer… »
La psychologue de l’hôpital dissimule elle aussi son émotion sous une froideur professionnelle, elle enregistre les témoignages, essaie, sans trop d’illusions, de trouver une solution sur le plan social. Car ces femmes ne sont pas seulement violées, violentées, elles deviennent aussi des malades chroniques, des parias : leur système utérin ayant été brisé, les urines s’écoulent désormais sans contrôle et de loin on les repère à l’odeur. A Panzi, dans l’attente d’une opération, elles circulent avec sous leur jupe un sachet de plastique. Dans leur famille, elles sont doublement rejetées, parce qu’elles ont été rejetées, parce qu’elles sentent mauvais. Même à l’hôpital, les autres malades s’écartent d’elles, comme si ces victimes étaient des pestiférées, deux fois maudites…
Godfriede, 34 ans, a été jetée dans un feu par ses assaillants, après avoir été violée. L’une de ses mains est recroquevillée car ses doigts ont éclaté sous les brûlures, l’autre a du être amputée à cause d’un début de gangrène, sa poitrine, son visage au doux sourire portent les traces d’atroces brûlures, sa jambe se cicatrise lentement. Ses trois enfants sont restés au village, à Kalonge, élevés par les grand parents. Cette femme aux grands yeux intelligents, qui a atteint le fond de l’horreur, ne peut s’empêcher d’espérer : « lorsque je serai réparée, peut –être que mon mari me reprendra. Je m’habillerai bien, je sentirai bon, il faut essayer… »