9 septembre 2007
Femmes enlevées, violées, battues, en fuite…
Catégorie actualité
Cachée dans une petite maison aux murs de terre battue quelque part à Walungu, Josyane parle en baissant les yeux. Une femme au visage ridé fait sauter sur ses genoux un bébé dont les autres mamans se détournent. « Il est rejeté par tout le monde » dit Florence, « car on sait que c’est l’enfant du viol, que son père était un assassin ». Elle-même, on l’appelle « sida », « putain des Interhahamwe ». Dans son village, on la tient pour responsable de la mort des 17 personnes de sa famille qui ont été massacrées en guise de représailles, lorsqu’elle a réussi à fuir la forêt après huit mois de captivité. « Ma sœur Byeka l’enfant de ma cousine, que l’on appelait « Merci », mon oncle, sa femme et ses deux enfants, ma grand mère… Tous ont été tués, pour me punir ». Josyane pleure sous son bonnet de laine rouge, elle tremble aussi : « même ici, ils me cherchent, ils veulent savoir où est le bébé, ils tiennent beaucoup aux garçons.. »Florence a 18 ans et son cauchemar a commencé à Kaniola le 14 avril 2006 : « ma famille et moi, nous vivions dans la peur, et ce soir là, avec quatre autres filles, j’étais allée dormir chez mon amie . Soudain ils sont arrivés : des types bien armés, qui parlaient kinyarwanda, et portaient des sortes de tresses, ils se faisaient appeler Rastas. De force ils nous ont tirées vers la forêt. Là, nous sommes arrivés dans un campement où se trouvaient ne trentaine de personnes. J’ai reconnu d’autres filles du village, des jeunes de 14 ans, prisonnières elles aussi. Ils ont brûlé nos habits en disant qu’il y avait des « sorcelleries » dedans et nous ont donné des trainings rouges. Celui qui m’a fait sortir de la maison a dit que je lui appartenais, mais je ne connais pas son nom, de toutes façons ils portaient tous des surnoms, comme, par exemple « Shetanyi » Satan…Si je le regardais en face, il me battait. Le matin de notre arrivée, une de mes compagnes a été jugée trop noire, trop laide, personne n’en voulait et ils l’ont abattue sur le champ. Le travail a commencé tout de suite : chercher de l’eau, porter des fagots de bois, faire la cuisine. Et être violée, à tout moment, par celui qui me possédait et par les autres.
Quand j’ai vu que j’étais enceinte, je pleurais, je ne voulais plus bouger. L’homme m’a alors emmenée à l’extérieur du camp, m’a montré un enclos plein de crânes et m’a promis de finir là si je désobéissais. »
Un jour où elle était allée chercher du bois, Josyane a joué le tout pour le tout : « j’ai fui à travers la forêt, droit devant moi, j’ai marché pendant deux semaines, jusque Kalonge. Là, j’ai rencontré une femme qui m’a donné à manger, de l’eau pour me laver. Elle m’a aidée à rejoindre ma tante, qui m’a ramenée chez mes parents. Mais mes parents m’ont crié de partir tout de suite, ils avaient peur d’être punis. J’ai fui jusque Walungu où j’ai été accueillie dans une association et c’est ici que j’ai appris le massacre de 17 membres de ma famille… »
Serrées dans une petite cour, loin de la grand route, une trentaine de jeunes femmes, dont beaucoup sont enceintes ou accompagnées d’un bébé, vivent comme Josyane dans la peur d’être reprises par leurs bourreaux, ne sachant où aller car personne ne veut d’elles. Même à Bukavu, ces femmes ne sont pas en sécurité : dans un dortoir, nous retrouvons quatre autres rescapées de Kaniola. L’une d’entre elles, qui s’était aventurée dans la ville, a failli être tuée par le conducteur d’une « moto taxi » qui l’avait reconnue : « les Interhahamwe de la forêt ont des indicateurs en ville, souvent des moto-taxis, ils cherchent à savoir où sont les enfants et veulent tuer celles qui ont fui, qui pourraient les dénoncer. » Didi, (nom d’emprunt) a tellement peur qu’elle n’ose plus quitter sa couchette : « alors que je m’enfuyais dans la forêt, j’ai rencontré des militaires. Ils m’ont attrapée et obligée à dénoncer le campement des Rwandais ; j’ai essayé de les tromper, mais j’ai fini par les amener. Ils se sont battus, ont fait des victimes et finalement m’ont amenée à Bukavu. Ici, j’ai appris qu’au village, 28 personnes avaient été tuées, pour leur faire payer ma «trahison ». Je sais qu’ils me cherchent pour me tuer, partout au Congo je suis en danger… »
Kaniola, le village d’origine de ces filles perdues, se trouve tout au bout de la piste qui mène à la grande forêt tropicale, près du parc de Kahuzi Biega, repaire de tous les groupes armés de la région. A la sortie de Walungu, nous avons dépassé le camp de la Monuc, (Mission des Nations unies au Congo), ses tentes blanches, ses blindés, ses casques bleus pakistanais aux longues barbes, considérés comme des sorte d’extraterrestres et qui n’ont jamais sauvé personne.
Au loin, on aperçoit des champs vides, où les femmes n’osent plus se rendre, de crainte d’être enlevées. A tout moment, le silence est troublé par des vrombissements et au dessus des montagnes, on aperçoit des petits porteurs qui plongent vers les pistes de brousse pour emporter les minerais, coltan et cassitérite, déterrés par les creuseurs.
Le chef de groupement, Deogratias Kabika nous reçoit dans un bureau au toit défoncé et sort son cahier d’écolier, soigneusement tenu à jour : en 2004 il a compté 236 maisons brûlées, 227 villageois tués, 2000 cas de femmes violées ou emmenées comme esclaves domestiques ou sexuelles. Depuis lors, le bilan s’élève à 617 tués…
Les forces armées congolaises ont désormais un campement à Kaniola, et elles osent se rendre dans la forêt pour combattre. Mais Déogratias constate qu’ « en face », on a changé de tactique et il nous montre le tract qu’il vient de recevoir : « comme ils ont eu des pertes, ils veulent nous punir et menacent de revenir pour tuer. Ils ont aussi besoin d’argent : ils nous réclament 2000 dollars pour nous rendre cinq femmes enlevées… »
Tous les hameaux de la région sont vides, leurs habitants se sont repliés à Kaniola, en espérant la protection des militaires. Dans une salle de classe aux murs pelés, des dizaines de paysans nous décrivent leur détresse : la vieille Marie a renoncé à cultiver, car ils volaient son manioc dès qu’il avait poussé ; Bernadette qui vivait près de Ninja a fui après qu’en février 2007, sept hommes armés aient, sous ses yeux, brûlé son père et sa mère ; Bahati a fui en juillet 2006, après que des assaillants aient enlevé sous ses yeux sept personnes, dont sa plus jeune fille ; Isabelle raconte qu’en une nuit, les assaillants ont égorgé 14 personnes… Plus aucun d’entre eux n’oserait retourner dans sa maison : « ils ont récolté notre manioc, nos haricots, nos patates douces, emmené nos vaches. Parfois ils ont pris nos terres et commencé à les cultiver. A Ninja, ils ont déjà commencé à planter des palmiers, preuve qu’ils veulent rester longtemps… »
A l’orée du village, Pierre Byamungu, un pharmacien de Bukavu, a ouvert un petit centre où il accueille des femmes en détresse et une vingtaine d’orphelins, pour la plupart issus de viols dans la forêt. Les gosses jouent dans la poussière et rigolent. Un petit de trois ans se précipite, solennel, pour nous serrer la main, sous les applaudissements des autres « il a vu passer tant de délégations, dit Pierre, qu’il les imite, et depuis lors tout le monde l’appelle « député ». L’ennui, c’est que tout le monde sait ce qui se passe, mais que rien ne change… »
Le commandant Adrien, lui, n’y comprend rien. Adjoint du colonel Kahasha, dit Foca Mike, à la tête de la 14eme Brigade intégrée, ses hommes et lui entendent protéger la population et ne craignent pas de se rendre dans la forêt pour y poursuivre les assaillants. « Nous nous battons, nous leur infligeons des pertes… La dernière fois, nous savions que le groupe dénoncé par Didi (qui l’a chèrement payé…) avait été réduit à huit hommes. Plus tard, nous avons constaté que leur nombre était remonté à 17. Autrement dit, ils ont reçu des renforts… »
A Nzibira, le major Antoine qui commande le 112e bataillon intégré, se pose les mêmes questions. Lui, il se sent encerclé : « toutes les collines autour de ma position sont contrôlées par les Hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), ils contrôlent à 100%, 60% et 20% les trois groupements voisins après avoir chassé ou tué les chefs coutumiers. D’ici à Shabunda, ils ont installé 11 barrières et chaque fois, il faut payer deux dollars pour faire passer une vache. Dans leur zone, ils ont établi une administration, des registres d’état civil et enregistrent même des mariages. Nous ne pouvons pas les attaquer, car en principe les FDLR sont des réfugiés politiques et la communauté internationale les protège. D’ailleurs la Monuc les rencontre souvent pour des réunions…»
Les officiers congolais constatent qu’ils se trouvent en face de deux catégories de Rwandais : les FDLR (représentés en Europe et qui exigent un dialogue politique avec Kigali) et les « Rastas », des groupes armés hétéroclites où se retrouvent des génocidaires de 1994, de jeunes Hutus qui n’ont connu que l’école de la violence, des bandits de tout acabit. Sur le terrain, cette distinction apparaît bien subtile : tous ces gens parlent le kinyarwanda et il est vraisemblable que les deux groupes s’interpénètrent. Les militaires congolais se demandent aussi si les atrocités commises par les Rastas (généralement à la veille d’une visite importante ou d’une négociation internationale) ne sont pas téléguidées dans le but de discréditer les FDLR et de torpiller toute négociation politique. Le commandant Adrien, lui, se souvient qu’en avril 2004, «nous avions capturé un certain Chibungo, qui fut remis à la Monuc et ramené au Rwanda. Nous venons de le retrouver ici, à la tête d’un groupe de Rastas… »
La population de Nyamageghe, un autre village de la « ligne de front » a mal accueilli les grosses jeeps des agences onusiennes qui préparaient la prochaine visite d’un envoyé spécial de Ban Ki Moon : « Partez, vous êtes informés et vous ne faites rien. Ramenez chez eux ces Rwandais, tous, les FDLR et les autres, ils sont tous les mêmes… »Approuvée par tout le monde, une femme a crié : « deux jours après la dernière visite de Swing ( le représentant de l’ONU à Kinshasa) nous avons eu des massacres. Rien n’a été fait, et cette fois encore, on va nous tuer pendant que vous, vous rédigez vos rapports… »