20 septembre 2007

Sud Kivu: qui a tué Serge Maheshe, et pourquoi?

Catégorie actualité

Le 13 juin dernier, Serge Maheshe, secrétaire de rédaction de Radio Okapi à Bukavu, avait quitté son bureau vers 17 heures et, pour une fois, ses chefs l’avaient autorisé à garder son véhicule de service, une jeep blanche marquée du sigle des Nations unies, pour rentrer chez lui. C’est ce qui a permis à deux individus de l’identifier, alors qu’il se trouvait en compagnie de deux de ses amis, Serge Muhima et Alain Mulimbi. Deux militaires lui demandèrent pourtant s’il s’appelait bien Serge Maheshe et ordonna aux trois amis de se jeter à terre. Muhima se jeta dans un caniveau, Mulimbi se jeta sous le véhicule, le journaliste, dès le premier coup de feu, implora les malfaiteurs, leur demanda de lui prendre tout ce qu’il avait mais de l’épargner. Trois coups de feu furent tirés, et les balles lui trouèrent la poitrine, le cœur et les poumons. C’était la fin de l’un des journalistes les plus connus de Bukavu, un assassinat perpétré de sang froid par des militaires qui ont opéré comme des tueurs professionnels. Depuis lors, la capitale du Sud Kivu est en ébullition et l’opinion s’interroge sur les raisons de cet assassinat. En effet, dans les heures qui suivirent, des militaires furent arrêtés, l’arme du crime saisie, mais aux yeux de tous, les accusés potentiels n’avaient été que des exécutants, mandatés par des commanditaires inconnus.
La justice militaire fut saisie de l’affaire, sous prétexte que l’instrument du crime avait été une arme de guerre. Fin août, le tribunal militaire de Bukavu tint à mener l’affaire rondement, mais l’épilogue surprit tout le monde : le 28 août, les juges condamnèrent Freddy Bisimwa et Masasile Rwezangabo à la peine capitale pour « assassinat » mais il condamna aussi à la même peine, pour « association de malfaiteurs », les deux amis de Serge Maheshe, seuls témoins oculaires du crime ! Le jugement fut rendu en se fondant sur les seuls aveux de deux premiers condamnés, qui expliquèrent que s’ils étaient les auteurs matériels de l’assassinat, les amis du journaliste en étaient les commanditaires. » Quant aux deux militaires initialement accusés d’être les tueurs et dont des témoins oculaires avaient reconnus la voix et la démarche, ils furent blanchis de toute accusation d’assassinat, mais l’un d’entre eux écopa cependant de six mois de prison pour avoir détruit l’arme du crime, un fusil mitrailleur AK47. Huit autres prévenus, accusés d’être impliqués à des degrés divers dans l’assassinat, furent acquittés ou condamnés pour des délits annexes.
Ce jugement suscita une vive émotion à Bukavu, où chaque jour des centaines de personnes avaient suivi les audiences. Relayant l’incrédulité générale, Reporters sans Frontières concluait que « le jugement, fondé sur les seules accusations de deux inconnus, aucun élément matériel et une absence totale de mobile, est aberrant. Les autres pistes ont été négligées ou inexplorées, le scenario de l’accusation ne tient pas debout… »
Un nouveau rebondissement vient de renforcer les doutes et les soupçons : dans une lettre écrite en prison, les deux présumés assassins du journaliste, des civils connus à Bukavu pour de petits délits, ont accusé les magistrats militaires de les avoir soudoyés pour qu’ils accusent les deux amis de la victime Ils précisent que les magistrats leur ont fourni des éléments matériels compromettants afin d’étayer ce scénario, y compris la carte SIM du téléphone de la victime. En contrepartie de ces dénonciations calomnieuses, les magistrats leur auraient promis une libération rapide et une rente financière.
Scandalisés par ces révélations, Reporters sans Frontières et l’organisation congolaise « Journaliste en Danger » dénoncent « l’inanité accablante de l’instruction menée par la justice militaire en dépit du soutien que lui avait apporté le gouvernement congolais » et exigent que « les vrais assassins et les vrais commanditaires soient arrêtés et punis. »
Faut-il dire que les spéculations vont bon train à propos des mobiles du crime ? L’une des thèses qui court sous le manteau à Bukavu est que Serge Maheshe en savait trop : lors de la dernière réunion de la tripartite (Congo, Rwanda, Burundi) qui s’était tenue à Bujumbura en juin, le journaliste aurait eu connaissance d’un plan de déstabilisation du Kivu. Un plan bien réel en tous cas, car il se mit en œuvre fin août Nkunda entama les combats dans le Masisi tandis que les accrochages se multipliaient dans les haut plateaux au Sud Kivu. A Bukavu même, des comploteurs qui préparaient le lancement d’un étrange « mouvement simba mai-mai » pour l’indépendance de la province, furent arrêtés dans la commune de Bagira.
Maheshe aurait été informé de ces projets d’une manière tout à fait fortuite : à Bujumbura, les journalistes ayant été priés de quitter la salle après les premières prises de vue, il aurait laissé derrière lui un vêtement avec, dans la poche, un portable allumé, ce qui lui aurait permis de suivre la conversation… Ayant pris connaissance du contenu de ces échanges entre les hautes autorités de la région, il aurait pris peur et n’aurait communiqué sa découverte qu’à très peu de personnes, sans en souffler un mot à ses collègues. Mais tous ses proches savaient qu’il était inquiet, qu’il se sentait menacé et à plusieurs reprises, il fit état des menaces de mort qui lui avaient été adressées, dont des SMS…
A première vue, cette hypothèse semble rocambolesque, mais lorsque l’on se souvient des scenarios, bien réels, qui se sont déroulés dans la région, on se dit que rien n’est impossible et surtout que la vie ne vaut pas grand chose…