27 septembre 2007
« L’occasion de parler du Congo autrement »
Catégorie interview
La crise en Belgique perturbe et inquiète les Congolais, un peuple convalescent qui se relève enfin et révèle tout son talent grâce au festival Yambi.
Le journal du 27 septembre “Génération Congo” en accès gratuit (PDF)
L’écrivain et dramaturge congolais, André Lye Yoka était, hier matin, l’invité de la rédaction du Soir. Présent en Belgique à l’occasion du festival culturel Yambi, dont il est le commissaire congolais, Yoka décode : « “Yambi”, c’est un programme en soi : ce mot veut dire « bienvenue, mais aussi accolade, bénédiction. Durant 40 ans, la parole nous a été confisquée, mais aujourd’hui, nous devons avant tout dire merci, pour cette occasion qui nous est donnée de parler du Congo autrement. D’évoquer ce pays convalescent, mais qui se relève… »
La crise en Belgique laisse perplexe l’écrivain. « Au Congo, nous sommes extrêmement perturbés : les Belges nous ont appris que… l’union fait la force, nous avons chanté avec eux “Le Roi, la loi, la liberté”. Et maintenant, les Belges eux-mêmes ne veulent plus de leur Belgique… Ici, nous avons l’impression d’entendre de part et d’autre un long monologue, poursuivi avec d’autant plus de passion qu’il est incompréhensible… »
« Chez nous, le “noko”, l’oncle maternel, c’est celui qui vous apporte tout, le pire et le meilleur… Et voilà qu’aujourd’hui ce “ noko” qui nous a toujours accompagnés, a l’air malade. Mais ce qui chez nous serait qualifié de luttes tribales, de conflits ethniques, est qualifié chez vous de querelles linguistiques… Un euphémisme quoi ! Alors, tenant compte de notre longue expérience, j’ai envie de vous dire : lorsque vous aurez épuisé vos médiateurs, informateurs et autres explorateurs, appelez-nous, nous avons tout cela chez nous, il vous manque peut-être un sorcier… Pour nous la Belgique a toujours été exemplaire, et ce qui vous arrive nous perturbe beaucoup, comme lorsque le voisin est malade… »
À juste titre, Lye Yoka est fier des élections qui se sont déroulées dans son pays : « Le peuple croit au changement, il a lutté pour la paix. Il fallait voir la ferveur de ces femmes qui, dès 6 heures du matin, se mettaient en route pour aller voter, c’était admirable… Certes, aujourd’hui, la classe politique joue encore un peu à cache-cache, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps, la volonté de reconstruire existe vraiment et pour moi, les combats qui reprennent au Kivu, c’est de l’arrière-garde. Lorsque je vais à Goma, où la ville s’est relevée sur la lave du volcan, à Kisangani qui a tant souffert, je suis frappé par la passion de vivre, de reconstruire, qui anime cette population… »
L’écrivain, qui se branche souvent sur Radio Trottoir, la voix de la rue, pour inspirer ses chroniques, relève cependant qu’à mesure que les mois passent, l’impatience augmente : « Une chanson qui fait un tabac à Kin évoque l’attente : on attend le train, le bateau, l’avion, et aussi l’amour… Mais les gens ajoutent aussi que maintenant, ils attendent que le gouvernement fasse quelque chose, que leur situation s’améliore… On attend aussi l’aide étrangère, si souvent promise. Il est vrai qu’il y a chez nos dirigeants un grand déficit de communication : ils agissent comme autrefois les chefs coutumiers, qui croyaient que le secret coïncidait avec le pouvoir… Il est vrai aussi que la guerre chez nous, qui a fait quatre millions de morts, n’a pas été assez médiatisée. »
À l’évocation de la menace d’interdiction qui pèse sur l’album de Tintin au Congo, Yoka éclate de rire : « Mais il faut assumer l’histoire, les adultes doivent expliquer aux enfants ce qu’était l’époque coloniale. Pour les gosses d’aujourd’hui, ces personnages apparaissent comme des extraterrestres… Moi, j’ai appris à lire avec Tintin, Spirou, Gaston Lagaffe… Si on interdit ce livre-là, bien d’autres devraient être retirés de la circulation, et pourquoi pas celui de Joseph Conrad, qui décrivait le Congo comme le « cœur des ténèbres » ? Il y a des défis autrement plus importants.
Les derniers rebondissements de l’affaire Anna et Angelica branchent André Yoka sur le thème de l’émigration.
« De nombreux Congolais ont émigré en Belgique depuis des décennies, mais il commence à y avoir un mouvement de retour. Ce n’est pas encore massif, mais on sent un frémissement. Les Congolais qui se sont installés en Belgique ont toujours été solidaires de leurs proches restés au pays. Ils envoient régulièrement de l’argent. Cet argent sert souvent à payer les dépenses courantes, ou est investi dans l’immobilier. Mais certains se sont organisés et ont réussi à créer des fonds de microcrédit, surtout dans la région de Goma. »
Cette émigration a eu plusieurs causes. Il y a d’abord eu ceux qui fuyaient la dictature de Mobutu. « Plus récemment, cette émigration était davantage due à la misère qu’à la situation politique. Il n’y a pas de sécurité sociale chez nous. Donc, pour des parents âgés, avoir un fils à l’étranger, c’est une assurance retraite. Mais c’est épuisant d’envoyer de l’argent régulièrement : certains pensent d’ailleurs à rentrer. Et puis ils ont la nostalgie du pays . »
« Le premier pas avant un vrai retour au Congo, c’est d’abord d’y aller pour les vacances, avec les enfants, poursuit Yoka. Quand je suis arrivé ici, le vol était plein de ces familles qui étaient allées tâter la situation au pays, et s’émerveillaient de l’amélioration. Oui, il est possible de revenir au Congo et d’y vivre agréablement. Le plus célèbre de nos émigrants, c’est le basketteur Butombo Dikembe, qui joue aux Etats-Unis en NBA, et qui a fait construire un hôpital ultramoderne à Kinshasa, et créé une école de basket pour les jeunes. C’est un exemple parfait de migration réussie. »
Birmanie. « Je vis dans un pays qui a connu 40 ans de dictature, de répression mais aussi de résistance sous toutes ses formes, précise André Yoka, grave. Au Congo, il y a eu une résistance non-violente, comme celle que mènent les moines en Birmanie, et puis ensuite une résistance armée. Quand j’entends des bruits des bottes comme ceux qui résonnent aujourd’hui en Birmanie, je ne peux pas être indifférent. Tout homme a le droit d’être libre.
« La démocratie a parfois des allures d’épreuve du feu, poursuit-il. Nous sommes en train de vivre cela, mais il ne faut pas oublier que la révolution française a mis plus de 100 ans à se stabiliser. Ces processus de changements profonds ne se font pas du jour au lendemain. Je suis sûr que nous nous en sortirons. Certains dénoncent nos élections, mais elles ont été nettement plus réussies que d’autres en Afrique ».
Enfants-soldats. Le premier ministre belge Guy Verhofstadt vient de plaider à l’ONU pour que soient pris en compte les enfants soldats. « C’est une plaie qu’il faut dénoncer, souligne Yoka. Le processus de démobilisation de ces enfants est souvent difficile, d’autant plus que notre société a été déstabilisée par tant d’années de crise. Longtemps, notre solidarité a fait des merveilles mais actuellement, cela ne suffit plus. De plus, souvent, ces enfants sont taxés d’enfants-sorciers, ces boucs émissaires inventés par les Églises du Réveil, qui font énormément de dégâts au Congo ».
Trop souvent, nous avons l’impression que l’Afrique n’est pas vraiment un partenaire intéressant pour l’Europe, analyse André Yoka. Notre pays est en train de conclure d’importants accords avec la Chine, notamment en matière de construction de routes, tellement nécessaires pour relancer l’économie dans un pays en ruines. Et qu’entend-on à Bruxelles ? Que nous n’aurions pas le droit de nous choisir ces gens-là comme amis ? Le Congo a le droit de choisir qui il fréquente, et un ami qui amène 5 milliards de dollars a le droit d’être pris en compte. »
La Chine vient en effet de conclure un accord avec le Congo, suivant lequel elle lui prêtera à des conditions très favorables cinq milliards de dollars pour construire plus de 3.200 kilomètres de voies de chemin de fer et 3.000 kilomètres de route. Plusieurs dizaines d’hôpitaux et plus de 140 postes de santé seront aussi construits.
« Au Congo, il y a de la place pour tout le monde, et je trouve cela ridicule de parler de “Péril jaune”, sourit Yoka. Il n’y a pas de risque de surendettement, car les conditions sont vraiment intéressantes. Et nous avons déjà vu les entreprises chinoises à l’œuvre : ces gens s’intègrent bien, ils travaillent dur, ne prennent pas de grands airs, ne passent pas leur temps à nous faire la leçon. Ce n’est pas comme d’autres. Suivez mon regard ! »
Une autre chose que Yoka digère mal, c’est la façon dont les 4 millions de morts congolais de ces dernières années sont oubliés. « Oui, il y a eu un génocide au Rwanda, mais nos millions de morts à nous ont l’air de ne pas compter, s’insurge-t-il. Or il y a eu chez nous aussi des actes de génocide. Mais nous, nous n’en faisons pas un fonds de commerce… »
André Lye Yoka est l’auteur de nombreux ouvrages : « Le Fossoyeur » (Grand Prix RFI 1976), « Moni-Mambu ex-kadogo » (2006), « Chant du cygne » (Prix du Monde diplomatique). C’est lui aussi qui a écrit les textes de l’album consacré au film de Thierry Michel, « Congo River ». Intellectuel, amoureux des arts et de sa ville de Kinshasa, cet homme de culture ne manque pas d’humour : il tient notamment une chronique dans la presse congolaise où il joue le chauffeur d’un ministre.
Et il est le Commissaire général congolais du festival Yambi.