15 octobre 2007

Une conférence globale sur la prévention du génocide à Montréal

Catégorie actualité

Arménie, Allemagne nazie, Cambodge, Rwanda : si le 20eme siècle a été celui des génocides, le 21e verra peut-être se mettre en place des mécanismes de prévention de plus en plus efficaces. C’est en tous cas le pari qui s’est tenu à Montréal durant une semaine : sous les auspices de la faculté de droit de l’Université Mc Gill et à l’initiative de la famille Echenberg, qui a littéralement porté le projet, s’est tenue une « conférence globale » sur la prévention du génocide qui a réuni plus de 500 participants. Des « décideurs » comme Luis Moreno Ocampo, le procureur de la Cour internationale de Justice, Howard Wolpe, ancien membre démocrate du Congrès américain, Sir Shridath Rampal ancien secrétaire général du Commonwealth, ont débattu avec des universitaires, des journalistes, mais aussi avec des dizaines de jeunes étudiants extrêmement mobilisés par la défense des droits de l’homme et bien décidés à investir demain la politique, la justice, la société civile voire les forces armées de leurs pays respectifs pour mater à jamais les démons de la haine et de l’extermination.
Mais surtout, les témoignages ont été omniprésents, tout au long de cette semaine : Marita, 80 ans, a, pour la première fois, accepté de quitter la Hongrie pour venir expliquer de quelle manière les Roms avaient été exterminés par les nazis, les femmes transformées en esclaves sexuelles ; Youg Chanh est venu de Phnom Penh pour raconter comment toute sa famille avait disparu dans une « zone expérimentale » créée par les Khmers rouges ; Batia Bettman se souvint de l’Holocauste en Pologne, et surtout la Rwandaise Esther Mujawayo secoua l’assistance en lui disant « le corps de nos morts, nous l’avons donné à la science, vous êtes libres de disséquer, d’analyser à perte de vue le génocide au Rwanda. Mais de grâce n’oubliez pas les rescapés, les survivants, qui ont été laissés sans secours et luttent seuls contre la solitude, le sida, les menaces qui pèsent encore sur eux… »
Actualité oblige, il fut beaucoup question du Soudan, de la lenteur avec laquelle la « force hybride » composée de Casques bleus et de soldats africains entend se déployer afin de protéger les populations du Darfour et le chercheur Gérard Prunier mit les pieds dans le plat en soulignant que les génocides du 20eme siècle n’ont pas été stoppés par des pressions diplomatiques, mais par des actions militaires entreprises par les pays voisins et leurs alliés, les Vietnamiens dans le cas du Cambodge, le Front patriotique soutenu par l’Ouganda dans le cas du Rwanda. Il rappela aussi la vanité des exercices sémantiques portant sur la définition du terme « génocide » : les violations massives des droits de l’homme qui se produisent au Congo, avec le recrutement d’enfants soldats, le viol des femmes, le massacre et le déplacement des villageois ne requièrent elles pas aussi une mobilisation urgente ?
Toujours marqué par son expérience rwandaise, le général canadien Roméo Dallaire intervint à plusieurs reprises, soulignant que les puissances, membres du Conseil de Sécurité, étaient parfaitement au courant des préparatifs du génocide : « ce qui a manqué, dit-il, ce n’était pas l’information, mais la volonté politique d’intervenir. » Que faire alors ? Mobiliser l’opinion publique, mettre en place des « systèmes d’alerte précoce », permettant de décrypter plus vite les signaux indiquant la montée de la haine et de l’intolérance, la constitution de milices, la distribution d’armes aux civils…Alors que les « anciens » recrus d’expérience et parfois de désillusions soulignaient comme l’historien Jehuda Bauer, directeur de Yad Vashem, que « les humains sont des prédateurs territoriaux » et que le génocide s’est désormais « globalisé », les jeunes présents par dizaines n’admettaient pas le fatalisme : le « forum des jeunes leaders », des jeunes étudiants venus de partout, déjà sélectionnés pour leurs engagements respectifs dans le domaine des droits de l’homme, décidèrent d’aller de l’avant, et de mettre en place un « comité consultatif de la jeunesse » afin de consulter et de soutenir le conseiller spécial du secrétaire général de l’Onu pour la prévention du génocide, le Soudanais Francis Deng. Très concrètement le projecteur sera mis très bientôt sur l’Ethiopie, car le comportement de ses troupes dans l’Ogaden suscite de plus en plus d’inquiétude.
Si la mobilisation peut s’avérer efficace, la menace de sanctions l’est tout autant et Luis Moreno Ocampo, procureur général de la CIJ, exprima sa détermination à obtenir, tôt ou tard, l’arrestation du Ministre soudanais des Affaires humanitaires, Haroun, qui, contrairement au titre de sa fonction, est considéré comme le principal maître d’œuvre de l’épuration ethnique et le parrain des milices janjaweeds.
Sans donner de plus amples détails, car les enquêtes sont encore en cours, M. Moreno nous assura d’ailleurs que Thomas Lubanga n’allait pas longtemps rester le seul détenu congolais à La Haye, «d’autres arrestations vont suivre, les dossiers progressent… » Des représentantes d’organisations de femmes lui reprochèrent cependant de ne pas prendre suffisamment en compte, de manière spécifique, les crimes commis contre les femmes, au Soudan, au Kivu et ailleurs… Le « fémicide », ces agressions systématiques commises contre les femmes, afin de briser leur corps et de détruire leur resistance morale n’est pas encore reconnu comme une autre forme de génocide…