15 octobre 2007

Montreal: comment la famille Echenberg a levé une armée de paix

Catégorie actualité

De telles initiatives ne ne sont décidément possibles qu’en Amérique du Nord. A Montréal, la famille Echenberg, Gordon, Penny et leurs deux enfants, pour être plus précis, sont des gens plus qu’aisés. Ils vivent à Westmount, sont beaux, intelligents, universitaires, Gordon vient de prendre sa retraite après une longue carrière d’avocat. Ils pourraient, comme tant d’autres, « profiter de la vie », se promener à travers le monde, jouir de leur fortune et de leurs relations. Et bien non : Gordon, qui depuis sa jeunesse est passionné par les droits de l’homme, décide d’aller plus loin, de mettre son énergie, ses moyens, au service d’une cause qui lui tient à cœur : prévenir les futurs génocides. Rien de plus, rien de moins. Pour cela, il s’associe avec l’université Mc Gill, non seulement parce qu’elle représente presque sa deuxième famille, mais surtout parce qu’elle s’est bâtie une solide réputation en matière de droit international. Ses étudiants, bilingues français-anglais, étant aussi formés autant dans le « commun law » anglo saxon que dans le droit français, sont des recrues de choix tant pour le Tribunal pénal international pour le Rwanda ou l’ex Yougoslavie que pour la Cour pénale internationale. Mais les étudiants et le staff du Centre sur les droits de la personne et le pluralisme juridique de Mc Gill ne sont pas seulement des gens extrêmement compétents, ils sont aussi motivés, passionnés par l’idée de rendre le monde plus juste, de dissuader les criminels potentiels et autres dictateurs et chefs de guerre en leur promettant des procès et des châtiments exemplaires…
Il n’a donc pas fallu beaucoup de temps à Gordon Echenberg pour convaincre la Faculté de droit de Mc Gill de soutenir son projet, organiser à Montréal une conférence globale sur la prévention du génocide. Fondée sur une initiative privée, l’entreprise s’est avérée originale, novatrice, loin des schémas classiques des conférences onusiennes ou des grand messes altermondialistes : les organisateurs ont voulu confronter deux niveaux d’action et de décision. D’une part, les « décideurs » des personnalités occupant des fonctions dirigeantes, comme le Procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, ou le Juge Goldstone, qui fut le premier président du Tribunal pénal international sur le Rwanda, des personnalités politiques, des leaders d’opinion. Avec à côte d’eux, des survivants et des témoins des génocides qui endeuillèrent le 20 eme siècle, le général Roméo Dallaire mais aussi Marita, une femme Rom qui, pour la première fois de sa vie eut l’occasion de dire publiquement de quelle façon les nazis exterminèrent le peuple tsigane, ou Esther Mujawayo, une Rwandaise qui plaida pour que plus d’attention soit donnée aux souffrances et aux besoins des survivants. En face de ces acteurs directs se trouvaient non pas des étudiants respectueusement penchés sur leurs notes ou une assistance muette, mais un pa nel de plusieurs dizaines de « jeunes leaders » identifiés à l’issue d’une sorte de concours de projets et d’idées lacé par l’Université Mc Gill. De « jeunes leaders » c’est-à-dire des jeunes de moins de trente ans, déjà très engagés à titre personnel dans la promotion des droits de l’homme, les activités communautaires… Représentant toutes les régions du monde, ces jeunes, dont beaucoup étudient en Amérique du Nord ont débattu entre eux, fait connaissance, échangé leurs expériences, participé aux différentes tables rondes, et finalement ils se sont engagés sur base d’une déclaration commune, à mettre sur pied une sorte de « réseau d’alerte précoce » afin de détecter les risques de génocide, de violations massives des droits de l’homme partout dans le monde et ont promis d’agir en conséquence.
Rayonnant devant ces jeunes, si déterminés, si décidés à se battre pour que les génocides soient repoussés dans le passé de l’humanité, Echenberg exultait, rêvait : « d’autres jeunes vont se joindre à eux, on va finir par créer une sorte d’armée de paix, des combattants qui se mobiliseront, interpelleront les opinions publiques, les dirigeants… »
Le Darfour fut évidemment au centre des débats, mais aussi le Rwanda, l’est du Congo, la Birmanie, l’Afghanistan des talibans. On peut cependant regretter qu’il ne fut guère question de la Palestine, du Liban ou de l’Irak : même si les drames de ces pays ne répondent pas à la définition de génocide, les populations civiles se voient cependant infliger des souffrances inacceptables…
Si la conférence a certainement jeté les prémices de certaines avancées du droit international, si le Canada a confirmé sa longueur d’avance en matière de défense des droits de la personne, les jeunes, eux sont passés à l’action : non seulement les étudiants de Mc Gill se sont mobilisés, sur une base volontaire, pour faire réussir la conférence, mais dès sa clôture, ils ont promis à Esther Mujawayo d’organiser de grandes opérations de collecte de fonds, dont des concerts, afin de soutenir les veuves du génocide et les rescapés qui sont aujourd’hui parmi les plus laissés pour compte des Rwandais…La boucle fut ainsi bouclée : on est passé de l’étude des moyens de prévenir les futurs génocides à l’aide aux victimes des tragédies qui ont déjà eu lieu…