29 octobre 2007
Nord Kivu: l’armée resserre l’étau autour de Nkunda
Catégorie actualité
Rutshuru (Nord Kivu) envoyée spéciale,
Lorsque les jeeps s’arrêtent au pied des collines battues par la pluie, les soldats descendent. Silencieux. Disciplinés. Les déplacés qui fuient vers Goma, matelas sur le dos, enfants à la traîne, les encouragent de la voix et du geste. En colonnes, comme des fourmis, les hommes se déploient vers les hauteurs où des casemates, des positions d’artillerie se dessinent sur un fond de brume. Rien ne manque à ces militaires sans cesse grossis par de nouveaux renforts. Une cape cirée les protège de la pluie, sur certaines vareuses, un écusson de l’armée belge a été mal décousu, et le reste de l’équipement vient de Chine : bottillons, casque de camouflage, musette et surtout une panoplie d’armes diverses, des grenades, des fusils, des lance roquettes. A Rubari, sur toute la ligne de crête qui domine la frontière avec le Rwanda, l’armée congolaise s’est déployée et les hommes de Laurent Nkunda qui, le week end dernier encore avaient tenté de couper la route de Goma, se sont repliés, adossés à la frontière ougandaise et au parc de la Virunga. Dans le Masisi, où se trouvent d’autres poches d’insurgés, MSF relève le même déploiement militaire : « les routes sont encombrées de véhicules, de blindés. De Kisangani jusque Walikale, l’intensité du trafic militaire gène le passage de l’aide humanitaire. »
Tout indique qu’une offensive d’envergure se prépare, et le commandant en chef de la Monuc, le général sénégalais Babacar Gueye, nous assure que, suivant les instructions de William Swing, le représentant spécial de l’ONU, ses troupes ont pour mission d’assister les forces gouvernementales (FARDC) : « transporter leurs blessés éventuels, sécuriser les arrières.. Il faut que les hommes de Nkunda aillent au brassage, (c’est à dire rejoindre les centres où ils seront mêlés à des hommes provenant d’autres régions). Immédiatement, sans armes et sans conditions… »Malgré ce soutien évident de la Monuc, les gens tournent les pouces vers le sol au passage des blindés blancs, les jeeps essuient des pierres, car les gens du Nord Kivu, lassés du défi lancé par Nkunda à l’autorité issue des élections, souhaiteraient que les Nations Unies mettent en œuvre toute leur puissance de feu et entre autres les hélicoptères d’assaut « Ils oublient que nous avons défendu Sake et empêché la prise de Goma et tirant sur les insurgés. La Monuc est devenue un bouc émissaire » soupire le général Gaye…
Les heures à venir diront si le spectaculaire déploiement des FARDC, -26.000 hommes amenés vers le Nord Kivu-, représente une ultime manœuvre d’intimidation menée par Kinshasa, dans l’espoir d’une reddition de Laurent Nkunda et de ses mentors, ou le début d’un affrontement extrêmement dangereux, moins par son issue proprement dite que par la polarisation ethnique qu’il risque de provoquer dans la région et par la possibilité de voir l’armée rwandaise entrer ouvertement en action. En effet, même si les gouvernementaux et la Monuc le nient, sur place chacun affirme que les combattants hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la défense du Rwanda), alliés à des milices Mai Mai et opposants farouches au pouvoir de Kigali, participent également aux combats contre les forces de Laurent Nkunda. Pour ne pas donner prétexte à une intervention rwandaise, les officiers FARDC ont d’ailleurs reçu pour mission de réduire et de désarmer en priorité tous ces soldats irréguliers…
A Rutshuru, la population, sans équivoque, souhaite un assaut final et définitif, d’autant plus que les Tutsis, eux, sont déjà partis en direction de l’Ouganda : « j’ai déjà perdu quatre membres de ma famille durant toutes ces guerres, dit Pierre, un déplacé, alors aujourd’hui, je souhaite qu’on en finisse… »A la commune, Marc, qui tente de canaliser le flux de déplacés venus des montagnes, rappelle avec amertume la manière dont les soldats du RCD (l’ex mouvement rebelle allié de Kigali) et les hommes de Nkunda se livraient à des tueries systématiques : « ici, lorsque l’on dit que quelqu’un est « parti en réunion, cela veut dire qu’il a été tué…. Durant longtemps, les militaires convoquaient les civils (des Hutus congolais en majorité, soupçonnés de sympathie à l’égard de leurs « cousins » du Rwanda) à des « réunions » qui se tenaient à la commune. Lorsque les hommes étaient rassemblés, ils tiraient dans le tas et jetaient ensuite les corps dans les latrines… »Lorsqu’il en aura le temps, le fonctionnaire promet de « nous montrer les fosses communes, les charniers qui jalonnent toute la frontière avec le Rwanda et dont on ne parle jamais… »
Aujourd’hui, Laurent Nkunda se présente comme le défenseur des Tutsis congolais, et il exige le retour au Congo des 40.000 Tutsis réfugiés au Rwanda. Hier, défiant toujours l’autorité de l’Etat, il assurait parler au nom de tous les « rwandophones » du Congo, Hutus et Tutsis et les deux groupes ethniques se retrouvaient dans ses troupes. Mais depuis quelques semaines, les Hutus ont déserté en masse et les hommes viennent à manquer. Alors Nkunda, qui disposerait encore de 6000 combattants, recrute, à sa manière : à Goma, dans les cachots du renseignement militaire, Nepomucène, Benjamin,Valence, Jean, Eric et une dizaine d’autres garçons d’une vingtaine d’années attendent d’être renvoyés vers le Rwanda. Tous ont déclaré être des démobilisés de l’armée rwandaise. Alors qu’on leur avait promis du travail au Congo, ils se sont retrouvés dans les rangs des insurgés, soldats à nouveau… Sur certains de ces démobilisés rwandais, la Monuc a même trouvé des cartes attestant de leur participation aux opérations du Darfour…Quant au commandant des opérations, Delphin Kahimbi, il assure à la télévision que « l’armée rwandaise a ouvert un couloir permettant d’évacuer les blessés de Nkunda… »
Des rebelles voleurs d’enfants
A Rutshuru, dans le centre de transit destiné aux enfants non accompagnés et orphelins, l’éducateur, Safari Pascal, est débordé : durant la journée, il doit s’occuper de 530 enfants venus de Jomba, à 23 km d’ici, une localité aujourd’hui occupée par les insurgés. La nuit, 350 de ces jeunes qui n’ont pas trouvé de famille d’accueil, dorment dans les salles de classe et les ateliers. L’eau potable manque, la nourriture est insuffisante, des écoliers, qui ont gardé leur uniforme blanc et bleu se serrent par petits groupes comme des poussins effrayés. Le doyen des élèves de l’Institut Busimba, Misago Kizomazimu, 20 ans et en 5eme secondaire, et son « adjoint » Jean-Bosco Sebage nous racontent, dans un français rocailleux, les évènements du 15 octobre dernier. « Depuis plusieurs jours, nous avions remarqué que des militaires fidèles à Nkunda se rapprochaient de notre école… Le 15, nos collègues tutsis sont arrivés en classe avec des armes, des pistolets, des couteaux et même des grenades qu’ils avaient reçu des militaires, entrés dans la cour de l’école…Nous avons trouvé cela bizarre… Soudain, il y a eu un grand remue ménage, les militaires sont entrés dans les classes, nous ont dit de les suivre et les élèves tutsis les ont rejoints tout de suite… »Blandine et Chance, deux adolescentes de 17 ans, jolies comme des œufs en chocolat avec leurs rubans roses, confirment les propos des garçons : « les filles tutsies avaient des lattes. Lorsque les militaires sont entrés, elles nous ont frappées, nous ont dit de les suivre, car elles allaient rejoindre leurs frères. Mais nous savions que dans le Masisi, des filles avaient ainsi été capturées pour devenir les domestiques des soldats et pour être violées et nous avons résisté. » Filles et garçons, refusant le recrutement forcé, ont alors fui l’école en désordre, poursuivis par les soldats : « ils voulaient nous couper la route, nous tendre une embuscade avant Rutshuru. Mais nous avons pris par la brousse et réussi à les éviter. Lorsque nous sommes arrivés ici au stade, les militaires nous ont sécurisés. » Les parents ont suivi par la suite, craignant la vengeance des militaires voleurs d’enfants. Les écoliers sont traumatisés, nostalgiques aussi : « les cours avaient repris, et nous avons du laisser derrière nous les habits, et surtout les livres et les cahiers que, pour la première fois, on nous avait distribué… »
En attendant l’arrivée de l’aide internationale, dont les camions se mêlent aux transports de troupes, les gens de Rutshuru se mobilisent pour accueillir et nourrir les victimes de la criminelle aventure de Laurent Nkunda, mais en saison des pluies, les vivres manquent à tout le monde. Une femme chargée d’enfants nous crie au passage « je retourne à Jomba, même si c’est dangereux. Ici, nous avons trop faim… »