Cette fois, c’en est trop. Les équipes de Médecins sans frontières, parmi les dernières à être restées au Nord Kivu, sont indignées. Scandalisées par la «vulnérabilité extrême » des populations civiles. Ces dernières ne sont pas seulement en fuite à cause des derniers combats, terrorisées par les échanges de tirs incessants, par les crimes d’ordre sexuel (3000 d’entre eux ont été relatés à MSF pour la seule année 2007), elles sont en déplacement depuis plus de dix ans, vivant dans une insécurité permanente. Colette Gadenne, coordinatrice de MSF à Goma, circule régulièrement dans la région. Dans la direction du Masisi, elle traverse des villages pillés, elle voit «des gens qui fuient dans la brousse au seul bruit d’un moteur, des champs vides, qui n’ont plus été cultivés depuis longtemps. Nos équipes travaillent à Kitchanga, Nyanzale, Masisi, elles y constatent que la violence est permanente, que la population est profondément traumatisée par les conflits à répétition… »
Ce qui exaspère Colette Gadenne et les autres humanitaires, c’est la violence à répétition « les personnes déplacées ont souvent du fuir à plusieurs reprises, depuis plusieurs années et sont aujourd’hui à bout de forces. Tout s’accumule : la malnutrition, les épidémies, mais aussi les violences exercées à l’encontre des civils. « Pudiquement, MSF parle d’hommes en armes, sans les nommer, mais on sait que les forces gouvernementales en fuite ont pillé des villages, vidé des maisons ; que les hommes de Nkunda pratiquent des recrutement forcés, entre autres dans les camps de réfugiés où ils s’emparent des jeunes garçons pour les enrôler…Et dans les campagnes, les FDLR (Forces démocratiques pour la démocratrisation du Rwanda) c’est à dire les miliciens hutus parmi lesquels de nombreux génocidaires, soumettent la population à une terreur pure et simple : des femmes sont enlevées, des récoltes sont pillées, des taxes sont levées sur ceux qui passent aux barrières…
Depuis novembre, souligne MSF, lorsque Nkunda a recommencé les hostilités et que les gouvernementaux ont décidé de riposter par la force, « des dizaines de milliers de déplacés sont arrivés à Masisi, Kitchanga, Rutshuru, Nyanzale, Goma. Leur accès aux soins de santé, déjà faible, s’est trouvé plus limité encore, d’autant plus que les centres de santé ont été désertés par le personnel soignant et ont cessé d’être approvisionnés… »
Les terres volcaniques du Kivu sont parmi les plus fertiles du monde et le climat, excellent, devrait permettre, en principe, deux récoltes par an. On en est loin : MSF constate que ne pouvant plus cultiver la terre et n’ayant plus accès à leurs réserves de nourriture (quand elles n’ont pas été volées) les personnes déplacées connaissent une malnutrition croissante : à Nyanzale, 125 enfants sévèrement sous alimentés sont hospitalisés chaque mois, à Masisi, depuis l’ouverture du programme nutritionnel mi-octobre, 700 enfants souffrant de malnutrition aigüe ont été enregistrés et une cinquantaine d’entre eux sont hospitalisés.
De plus, dans ces régions de volcans, l’eau potable est rare ou polluée. Ce manque d’eau potable a provoqué une épidémie de choléra à Rutshuru où 1200 malades ont déjà été traités et à Goma, où 1600 malades sont passés dans les dispensaires de MSF.
Philippe Havet, coordinateur de MSF à Masisi, est aussi inquiet que ses collègues de Goma : « les combats et l’insécurité laissent des milliers de personnes hors d’atteinte, nous sommes profondément inquiets pour tous ceux qui restent coupés de l’aide, pris au piège du conflit armé. »