12 décembre 2007

La défaite de l’armée congolaise face à Nkunda s’explique aussi par ses propres faiblesses

Catégorie actualité, commentaire

Si les soldats insurgés du général Laurent Nkunda ne sont pas emparés de la petite ville de Sake et s’ils ne captureront vraisemblablement pas Goma, la capitale du Nord Kivu, c’est uniquement parce que la Mission des Nations unies au Congo les a fermement avertis que les Casques bleus ouvriraient le feu pour les en empêcher.
Le porte parole de l’ONU a déclaré que des hélicoptères d’attaque avaient été envoyés en reconnaissance et que les positions avaient été renforcées. Pour le mouvement politico-militaire de Nkunda, cet arrêt de la progression militaire n’est pas un drame : le porte parole du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) a déclaré qu’il souhaitait la reprise de négociations avec le gouvernement. Il a réitéré les principales exigences de son mouvement : être associé à la neutralisation des rebelles hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda),être associé à la réforme de l’armée, voir le retour des réfugiés tutsis congolais hébergés dans les pays voisins, être associé à la réforme de l’armée et obtenir l’annulation de mandats d’arrêt « fantaisistes » délivrés contre Nkunda et ses compagnons pour crimes de guerre. L’évèque de Goma, Mgr Ngabu, a également insisté sur l’urgence d’une solution politique.
Ces exigences politiques battent en brèche l’ultimatum que le gouvernement congolais avait adressé à Laurent Nkunda après qu’il ait repris les hostilités, lui demandant de rendre les armes et d’envoyer ses hommes dans le centre de brassage, faute de quoi une solution purement militaire serait recherchée. Force est de reconnaître qu’après huit jours d’intenses combats, l’offensive gouvernementale a connu de sérieux revers : en deux jours, les insurgés ont repris toutes les positions qu’ils occupaient voici trois mois et à Sake, les Forces armées congolaises ont battu en retraite.
Comment expliquer que les forces de Nkunda, évaluées à 4000 hommes, puissent ainsi l’emporter sur les 20.000 hommes des FARDC, dotées d’équipements lourds et soutenus logistiquement par les forces de la MONUC ?
Certes, les militaires alignés par Nkunda sont aguerris, certains d’entre eux ont combattu aux côtés de l’armée patriotique rwandaise depuis 1990 ; habitués aux actions de guerilla, ils connaissent parfaitement le terrain et se meuvent avec rapidité. Malgré les démentis officiels, il semble bien qu’à tout moment ils bénéficient de soutiens rwandais, ne serait ce que pour évacuer leurs blessés ou s’approvisionner en armes et en munitions.
Cependant les déboires gouvernementaux s’expliquent aussi par les faiblesses intrinsèques des FARDC : le président Kabila a beau prendre lui-même la direction de certaines opérations, doter ses troupes de matériel neuf, veiller à ce que les soldes soient payées, l’instrument dont il dispose demeure insuffisant et incertain. Les Occidentaux qui mettaient le chef de l’Etat en garde contre une solution militaire parlaient en connaissance de cause : lors des négociations de Sun City qui, en 2002, avaient permis la fin de la guerre et le début de la transition, il avaient appuyé une réforme de l’armée piégée dès le départ. La formule alliait en effet une démobilisation volontaire des combattants et le « brassage » des différentes forces au sein d’une armée nationale intégrée.
Anciennes forces gouvernementales, combattants Mai Mai, rebelles pro-Bemba et militaires du RCD Goma, allaient ainsi former des brigades «brassées » d’une valeur très inégale, d’autant plus que leur formation fut confiée à différents pays : la Belgique, l’Angola, l’Afrique du Sud…De plus, durant toute la transition, c’est le RCD Goma, allié du Rwanda, qui eut en charge la Défense et la sécurité, nommant de nombreux officiers à des postes clés, comme la logistique (général malick Kigembe)ou le commandement de l’armée de terre (général Amisi, dit Tango Fort, qui participa avec Nkunda aux massacres de Kisangani en 2004)
A ce brassage, qui supposait que les ex-belligérants abandonnent leurs anciennes loyautés, s’ajouta, début 2005, le « mixage » : à la suite d’un accord, patronné par Kigali, entre Nkunda et le général John Numbi, plus de 5000 hommes de Nkunda (dont les militaires d’origine rwandaise…)furent intégrés dans cinq brigades dites « mixées » aux côtés de militaires gouvernementaux de toutes origines. Ces brigades « mixées » (Alpha, Bravo, Charly, Delta, Echo) furent positionnées en différents points du Nord Kivu et se rendirent coupables de très nombreuses exactions contre les civils, qu’ils supposaient être des sympathisants des combattants hutus.
A cette « pénétration » à la fois au cœur et à la périphérie du dispositif militaire congolais se sont ajoutées les infiltrations : durant l’année 2006, on a enregistré le passage vers le Nord Kivu de nombreux troupeaux venus du Rwanda, dont les « bergers » lourdement armés s’installèrent sur les collines du Masisi…
Nkunda n’ayant jamais rompu les liens avec ses anciens compagnons passés du côté gouvernemental et bénéficiant du soutien financier et politique des milieux d’affaires de Goma la puissance du général rebelle dépasse de loin les 4000 hommes qui l’entourent. Sans oublier le fait que les Tutsis du Nord Kivu craignent de faire l’objet de représailles en cas de défaite de celui qui se présente comme leur protecteur. Cette crainte est renforcée par l’existence de l’alliance dite Pareco, au sein de laquelle coexistent des Mai Mai, des Hutus des FDLR et des Hutus congolais. Ces forces sont très nombreuses du côté de Mweso, où s’organise la contre offensive gouvernementale. A Goma cependant, les défenseurs des droits de l’homme assurent que la situation demeure calme et que des consignes très strictes ont été données aux gouvernementaux afin qu’ils ne se livrent pas à des exactions et protègent les Tutsis afin de ne pas donner d’arguments aux porte parole de Nkunda. Ce qui n’empêche que sur le terrain il arrive souvent que les FDLR, agissant comme supplétifs de l’armée congolaise, occupent les positions conquises par les militaires…