31 janvier 2008

Rwanda. Un nouveau témoin confirme les accusations portées contre des Français à propos de l’attentat

Catégorie actualité, commentaire

Courageux certes, mais prudent tout de même. Le premier pas de Bernard Kouchner à Kigali, qui a reconnu que la France avait commis une erreur politique en 1994 a été jugé bien timide par les Rwandais, mais il a suffi à faire bondir Alain Juppé, qui dirigeait la diplomatie française en 1994. Sur son blog, il réfute le fait que la France aurait fait preuve de passivité et pris parti pour un camp contre l’autre. L’ancien Premier Ministre Edouard Balladur, récusant lui aussi toute «faute politique » tandis qu’Hubert Vedrine, secrétaire général de l’Elysée en 1994, minimise : «il n’y a pas eu de faute politique. Il y a eu une erreur d’évaluation technique ». Et de conclure qu’à Paris, « on a sous estimé les tentations des extrémistes des deux bords, contre lesquels il aurait fallu davantage de moyens de pressions. »
Autrement dit, la France qui plaidait pour la négociation, aurait été mal informée… C’est oublier qu’à cette époque de cohabitation, il y avait deux politiques rwandaises : celle du gouvernement, dirigé par M. Balladur, et celle de l’Elysée, dictée par le président Mitterrand et certains relais au sommet de l’armée. Une large partie des archives de l’Elysée, transmises en juillet dernier au Tribunal des Armées de Paris dans le cadre du procès qui oppose à l’armée française des rescapés tutsis du génocide, démontre précisément que la France n’a pas fauté par ignorance : depuis 1990, Paris et plus précisément l’Elysée savaient parfaitement ce qui se passait au Rwanda. Le 6 puis le 24 mai 1994, alors que le génocide était en cours, le général Quesnot dénonçait « l’ambition du président Museveni et de ses alliés de constituer un « Tutsiland » avec l’aide anglo-saxonne et la complexité objective de nos faux intellectuels », et il décrivait « l’instabilité régionale que provoquerait l’arrivée au pouvoir d’une minorité dont les buts et l’organisation ne sont pas sans analogie avec le système des Khmers rouges ».
On sait comment, par la suite, non seulement la France a refusé tout acte de repentance, mais a systématiquement dénigré les nouveaux dirigeants rwandais et tenté de saboter leur action, jusqu’à ce que le juge Bruguière délivre neuf mandats d’arrêt contre des proches du président Kagame, les accusant, ainsi que le chef de l’Etat lui-même, d’être les auteurs de l’attentat perpétré le 6 avril contre l’avion du président Habyarimana.
A ce propos, un nouveau témoignage publié dans la revue britannique « Prospect » risque de mettre à mal cette thèse française. Il a été recueilli par Linda Melvern, qui a déjà publié plusieurs ouvrages relatifs au génocide et suit de très près les travaux du tribunal pénal indépendant d’Arusha et en particulier le procès du colonel Bagosora. Dans ce cadre, Linda Melvern a eu l’occasion de s’entretenir avec l’un des « témoins protégés », un dirigeant hutu ayant participé au génocide, aujourd’hui détenu à Kigali et qui est interrogé par le TPIR. Pour sa propre protection, ce témoin se fait appeler XXQ. A l’époque, cet officier de la gendarmerie, basé à Kigali, était aussi l’un des « informateurs » du colonel Elie Sagatwa, qui dirigeait la sécurité présidentielle et périt avec lui dans le crash de l’avion. Sagatwa craignait l’action d’un groupe de militaires extrémistes, Amasasu, plus radicaux que le président lui-même, qu’il soupçonnait de vouloir fomenter un coup contre le chef de l’Etat.
Agent double, XXQ reçut, le 4 avril au matin, une mission très précise : observer les faits et gestes d’un ressortissant français qui venait d’arriver du Burundi, et logeait à l’hôtel Kyovu à Kigali. Plus tard dans la matinée, l’homme vit ce civil français quitter l’hôtel en compagnie de deux officiers en poste à l’ambassade de France. Les trois hommes se dirigèrent vers le camp Kanombe, voisin de l’aéroport. Lorsque les Français quittèrent le bureau du commandant du campo, Aloys Ntabakuze, réputé pour être membre lui aussi de l’Amasasu, le témoin les vit se diriger vers un garage où les véhicules militaires étaient réparés. Ils en ressortirent bientôt à bord d’une jeep appartenant au bataillon de reconnaissance rwandais, mais… le véhicule avait été peint en blanc et, quoique dépourvu de plaques d’immatriculation, il portait le sigle de l’Onu ! Plus tard, lorsque la jeep quitta le camp, avec le civil, assis aux côtés des deux officiers, le témoin XXQ constata que les trois hommes portaient désormais des uniformes militaires belges !
Toujours suivis XXQ, les Français déguisés en Belges se rendirent jusqu’à la colline de Masaka, qui dominait le camp militaire puis regagnèrent. Le mercredi 6 avril, toujours en charge de sa mission de surveillance, XXQ observa qu’en début de soirée, la jeep blanche et la Peugeot étaient garées sur le côté de la route de Masaka, et il reconnut le commandant de la garde présidentielle, Protais Mpiranya, en compagnie de trois officiers français, dont les deux hommes déjà observés précédemment. Tous portaient des uniformes de l’armée belge et des bérêts onusiens. En le voyant, Mpiraniya lui conseilla de quitter les lieux, affirmant que l’alerte était maximum. Quelque temps plus tard en effet, vers 20 heures 15, XXQ entendit une forte explosion et vit l’avion présidentiel, transformé en une boule de feu, s’abattre dans le jardin du chef de l’Etat. Pour lui, il ne faisait aucun doute que le coup était parti de Masaka, ce qui sera largement confirmé par la suite.
Etant donné l’anonymat de son auteur et le fait que ce dernier soit détenu à Kigali, ce témoignage sera certainement controversé, d’autant plus qu’il est recueilli 14 ans après les faits. Il rejoint cependant des informations publiées en juin 1994 déjà par Le Soir, selon lesquelles des Français, parmi lesquels peut-être les tireurs de missiles, auraient revêtu des uniformes belges pour circuler aux alentours de l’aéroport, uniformes qui avaient été volés à l’hôtel Méridien. Cette information fut confirmée ultérieurement par le colonel belge Walter Ballis, adjoint du général Dallaire. Quant à la jeep soigneusement garée sur le chemin menant à Masaka, elle avait été repérée à l’époque par un autre témoin, le Belge Paul Henrion, qui avait noté un détail significatif : sur leur uniforme belge, les militaires portaient leur bérêt à la française !
XXQ confirme aussi une autre information tombée dans le domaine public : à l’époque, l’animosité entre militaires belges et français était notoire et les Casques bleus belges étaient détestés par les extrémistes hutus qui les soupçonnaient d’avoir pris parti pour le FPR. Ce qui mena d’ailleurs au massacre des dix Casques bleus après que, relayant une information initialement diffusée par l’ambassade de France, la radio des Mille Collines ait accusé les Belges d’avoir abattu l’avion présidentiel…