16 février 2008

Les risques de destabilisation augmentent

Catégorie actualité, commentaire

Lubumbashi

Pour le Canadien Paul Fortin, PDG de la Gecamines, qui a passé deux mois à Pekin afin de négocier les accords de partenariat entre le Congo et la Chine, la situation est irréversible : le troc du siècle aura bien lieu, où à terme 10 millions de tonnes de cuivre seront échangés contre 3000 kilomètres de route, 145 hôpitaux, la réhabilitation des voies ferrées et autres infrastructures. A Kasumbalesa, sur la frontière zambienne, les entrepreneurs chinois ont déjà entreposé leur matériel de génie civil et attendent des renforts, les mesures ont été prises, des expropriations réalisées afin de dégager les terrains par où passera la fameuse autoroute qui reliera Lubumbashi à la Zambie et de là à l’Afrique australe.
Tout est en place pour que les grands travaux puissent commencer sitôt terminée la saison des pluies, d’ici moins de deux mois. Cependant, la population congolaise, habituée à tant d’effets d‘annonce et de promesses non tenues, attend de voir et, dans l’expectative, elle se nourrit de rumeurs.
Le prochain débarquement de Chinois s’accompagne à la fois de ragots et d’expériences décevantes : il est vrai que dans la capitale du cuivre, les entrepreneurs asiatiques, venus à titre individuel pour la plupart, n’ont pas bonne réputation. On leur reproche de ne pas embaucher de main d’œuvre locale, de faire grimper le prix des loyers, d’inonder le marché et de casser les prix en se transformant eux-mêmes en petits commerçants. Même si les accords de partenariat conclus, eux, avec de très grandes entreprises chinoises, prévoient très clairement que des travailleurs locaux seront embauchés et que des cadres congolais seront formés, le doute persiste, alimenté aussi par les entrepreneurs de la place qui redoutent une concurrence qu’ils pourront difficilement contrer.
Cette période d’entre deux est marquée aussi par une inquiétude diffuse, comme si d’un instant à l’autre le pire pourrait encore arriver et modifier la redistribution des cartes. En effet, malgré la détermination affichée à Kinshasa, une étrange course de vitesse semble s’être engagée. Comme si, d’ici la fin de la saison des pluies et le début des grands chantiers, il s’agissait, in extremis, d’encore faire déraper, ou du moins d’infléchir un processus présenté comme irréversible.
La vague de rumeurs et de signes inquiétants qui se multiplient depuis le début de l’année rappelle, par certains aspects, le climat qui régnait dans les dernières semaines précédent l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila en janvier 2001. Le père de l’actuel chef de l’Etat s’était brouillé avec les Occidentaux en se rapprochant de la Chine et de la Corée du Nord et ses anciens alliés rwandais et ougandais, qui l’avaient mis au pouvoir en mai 1997 lui avaient reproché son «ingratitude » jusqu’à déclencher une seconde guerre contre lui, avec l’approbation à peine déguisée de l’Occident…Or les Européens, après avoir financé le processus électoral qui a permis à Joseph Kabila de remporter les élections, s’estiment bien mal payés en retour, (même si les accords avec la Chine sont surtout la conséquence de la lenteur avec laquelle l’aide promise été déboursée..)
Le premier péril auquel le chef de l’Etat a échappé de justesse s’appelle évidement Laurent Nkunda : lors de l’offensive de décembre dernier, les forces congolaises ont subi un échec cuisant, à cause de leur manque d’organisation peut être mais surtout parce qu’elles avaient reçu des ordres contradictoires. Il apparaît en effet qu’au moment où quatre bataillons de la 14 eme brigade étaient engagées avec succès sur le front de Mushake, un ordre de repli fut soudain donné par le général Amisi qui avait inopinément remplacé le général Kayembe, un brillant Saint Cyrien. Dans l’attente de renforts importants, deux bataillons se replièrent, deux autres, en pointe et en couverture, demeurèrent en position, fortement déforcés alors que la veille encore ils avaient le moral et emportaient des positions. C’est ainsi que les forces de Nkunda, qui s’étaient repliés sur les collines voisines, purent avancer et mettre en déroute les malheureux FARDC qui s’estimèrent trahis, sans pouvoir désigner le coupable.
De plus, le contingent indien de la Monuc, en dernière minute et sur ordre de Delhi a refusé d’engager ses hélicoptères de combat aux côtés des gouvernementaux, estimant l’opération trop dangereuse car il avait été informé du fait que Nkunda et les siens possédaient des missiles sol air. Missiles qui, en fait, furent saisi plus tard sur les forces gouvernementales….. Cette défaire humiliante, qui s’est traduite par la perte d’un matériel important et des centaines de morts et de blessés (dont certains ont été mutilés par les insurgés…) aurait pu coûter cher au président, mis en cause par une armée démoralisée mais in extremis, la conférence de Goma, qui a permis de mettre toutes les cartes sur la table et où toutes les forces du Kivu se sont exprimées, a mené à un cessez le feu et un accord politique. Après avoir quitté Kinshasa, William Swing, l’ancien représentant de la Monuc, a levé une partie du voile, reconnaissant qu’aux côtés de Nkunda, crédité officiellement de 4000 hommes contre les 25 000 hommes alignés par Kabila, des troupes rwandaises avaient appuyé les insurgés…
A Goma, où la conférence se déroulait à portée de tir des rebelles, le président a été l’objet d’une véritable intimidation physique : alors qu’il se trouvait dans une propriété située au bord du lac Kivu, une vedette militaire rwandaise, armée d’un canon, a soudainement foncé vers la rive congolaise et fait demi tour in extremis, comme pour effectuer une démonstration de force…Même si elle représente un succès politique et ouvre la voie à un règlement pacifique, la conférence de Goma suscite encore beaucoup de scepticisme au Kivu, où l’on craint une « kosovisation » du Nord Kivu, les terres abandonnées par les déplacés risquant d’être occupées par les « réfugiés » tutsis rentrés des pays voisins et dont Nkundfa estime le nombre à 350.000…
Alors que se déroulait la conférence, Aimée Kabila était assassinée sauvagement. Malgré les démentis officiels assurant que cette jeune femme n’avait aucun lien de parenté avec le président, il est certain qu’elle était très introduite dans les cercles du pouvoir, ayant peut -être joué son homonymie pour s’y introduire. Sa mise à mort le 16 janvier (jour anniversaire de l’assassinat de Lumumba et veille de la mort de Laurent Désiré Kabila) a frappé les esprits par son côté symbolique.
Alors que tous les observateurs relevaient l’absence du chef de l’Etat à plusieurs réunions internationales importantes (dont le sommet Europe-Afrique de Lisbonne) et y voyaient la crainte d’un attentat, les rumeurs se sont intensifiées mi février assurant que des coups de feu avaient été tirés à proximité de la résidence présidentielle à Kinshasa. De fait, le président fut invisible durant plusieurs jours, s’étant retiré sur sa ferme dans la région de Menkao dans le Bas Congo…Pour déjouer l’inquiétude de la population ainsi que les assertions amplement diffusées dans les milieux d’opposition et sur la Toile, il fallut que le professeur Boshab, secrétaire général du PPRD, le parti soutenant le chef de l’Etat, démente publiquement ces rumeurs. Dans le même temps, la télévision nationale diffusa amplement les images montrant le président Kabila recevoir en audience de nombreuses personnalités, dont la ministre-présidente Marie Arena. La nomination du professeur Kahumba au poste de conseiller spécial à la présidence doit être lue dans ce même contexte sécuritaire, car ce criminologue n’est pas seulement recteur de l’université de Lubumbashi. Formé en Allemagne du temps de Mobutu, il est aussi l’un des fondateurs de l’ancienne Garde Civile.
Les milieux diplomatiques ont également perçu l’inquiétude générale : ils ont relevé un certain « flottement » au sommet de l’Etat tandis que d’aucuns évoquaient même une «liste de rechange » où l’actuel président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo, deuxième personnage de l’Etat, accéderait soudain aux plus hautes fonctions, rassemblant autour de lui un gouvernement composé de ministres jugés « pro occidentaux » et d’anciens mobutistes disposant d’un vaste réseau de relations en Belgique. Le séjour à Bruxelles de Jean Pierre Bemba, exilé au Portugal après les affrontements de mars 2007, qui exige toujours une garde onusienne pour rentrer au pays et retrouver son siège de sénateur, les vacances de M. Kengo dans la capitale belge, ont évidemment renforcé les suspicions de ceux qui s’interrogent sur la bonne foi de la Belgique. L’annonce, non confirmée, d’un « prépositionnement » de troupes britanniques à Brazzaville, qui seraient éventuellement chargées d’évacuer de Kinshasa les ressortissants étrangers, a accéléré la paranoïa générale.
Partout ailleurs, ces rumeurs s’apparenteraient à des fantasmes collectifs, démentis par les innombrables visites, les multiples contacts amicaux entre Bruxelles et Kinshasa, la coopération militaire et au développement et aussi par les gestes posés par le ministre des Affaires étrangères Karel De Gucht, qui a débloqué 200.000 euros pour soutenir la conférence de Goma. Au Congo cependant, l’expérience montre que le brouillard des rumeurs précède souvent des faits réels ou rend possible le passage à l’acte…
Et les temps sont effectivement cruciaux à l’heure où ce pays- continent s’apprête à partager ses richesses stratégiques avec de nouveaux partenaires chinois et où le renforcement de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire privera d’importantes ressources des opérateurs économiques qui opèrent depuis les pays voisins, se contentant de rétribuer au passage des groupes armés garants de leurs intérêts…