31 mars 2008
Hommage à Jean Corvilain: la droite ligne d’un homme paradoxal
Catégorie actualité, commentaire
Jean Corvilain, l’ancien directeur du Soir, décédé le week end dernier à 88 ans, était un homme paradoxal : le dos droit, la silhouette altière, il gravissait les escaliers quatre à quatre pour garder sa forme de joueur de tennis et s’il donnait l’impression d’être pressé, il savait aussi prendre le temps de s’arrêter dans la rédaction, d’écouter voire de discuter avec des journalistes qu’il connaissait tous personnellement. Le verbe mesuré, fréquemment interrompu par une petite toux qui lui permettait de gagner quelques secondes de réflexion, Jean Corvilain savait aussi trancher, après avoir pesé le pour et le contre, mis en balance les principes et les faits, aligné les arguments. Prendre des décisions difficiles, qu’il justifiait avec une courtoisie telle qu’il était difficile de lui en tenir rigueur…
Paradoxal, disions nous…S’il semblait distant, sa porte était toujours ouverte, aucun rendez vous n’était jamais refusé, aucun débat n’était éludé. Et pourtant il y en eut, des débats, des assemblées, dont on venait par la suite lui apporter la teneur, en délégation…C’est à lui que la rédaction s’adressa lorsque, Robert Hersant étant entré dans le capital de l’entreprise, elle décida de s’organiser en « société des journalistes professionnels », de s’imposer comme interlocuteur et de faire reconnaître la notion de «capital intellectuel ».
Alors que les temps changeaient, Jean Corvilain, lui, se situait encore dans la droite ligne d’une autre tradition, celle des patrons de presse d’autrefois, qui faisaient confiance à des rédacteurs en chef comme Breisdorf, Charles Rebuffat ou Yvon Toussaint, qui menaient à la cravache la « grande maison » mais donnaient à ceux qui y travaillaient la fierté d’appartenir à une sorte de corporation, et durant longtemps partagèrent sans barguigner les bénéfices d’une prospérité insolente… De bonne grâce, Jean Corvilain accepta cependant de voir les journalistes se transformer un interlocuteurs voire en partenaires, de voir leur rôle se modifier. Cette volte face n’était pas inspirée par la faiblesse ou la seule nécessité, mais par un sentiment beaucoup plus noble : la volonté de défendre, tous ensemble, des valeurs communes. Car de la presse, comme auparavant de son métier d‘avocat, Jean Corvilain avait une idée très haute : il savait qu’au bout du compte, c’est de démocratie qu’il était question, de liberté, de justice, et dans ces combats là, il savait faire cause commune avec les membres de la rédaction.
S’il traversait volontiers la rédaction pour en respirer une atmosphère à l’époque imprégnée d’odeurs d’encre et de papiers, s’il ne fermait jamais la porte de son vaste bureau, Jean Corvilain savait aussi ouvrir sa maison : une fois par an, à la veille du jeudi de l’Ascension, l’un des seuls soirs de l’année où nul n’était requis par le bouclage, il invitait tous les journalistes du Soir chez lui et ce moment de convivialité était l’un des plus appréciés de l’année.
A tous ceux qui l’ont connu, Jean Corvilain réussit à transmettre le sentiment qui l’habitait, au plus profond : la fierté d’être journaliste, la fierté de travailler au Soir, la fierté surtout, d’exercer ce métier dans un cadre de liberté de pensée et de respect des opinions. Il a contribué à inscrire cet héritage dans les gènes de l’entreprise…