20 mars 2008
L’abbé Malu Malu honoré à Liège
Catégorie actualité
Reçu Docteur Honoris Causa à l’Université de Liège, l’abbé Malu Malu, ancien recteur de l’Université catholique du Graben à Butembo, dans le Nord Kivu, a été le plus applaudi de tous les lauréats : les scientifiques ont salué en lui un docteur en sciences politiques de l’université de Grenoble, mais surtout l’un de ces rares intellectuels capables de mettre leur savoir au service de réalisations concrètes. Après avoir dirigé la Commission électorale indépendante, qui a réalisé ce véritable miracle qu’étaient des élections libres et démocratiques dans ce vaste pays sortant d’une guerre, l’abbé Malu Malu Malu s’emploie aujourd’hui à transformer la CEI en Commission nationale indépendante qui se charge de préparer les élections au niveau local, dernière étape de l’architecture démocratique du Congo.
En outre, à la tête du groupe « Amani » (paix en swahili), l’infatigable abbé s’emploie aujourd’hui à concrétiser les résolutions de la conférence qui s’est tenue en janvier à Goma, un vaste forum qui a rassemblé les forces vives du Nord et du Sud Kivu, et s’est conclu par une déclaration d’intention solennelle prévoyant le désarmement de tous les belligérants.
Il s’agît aujourd’hui, explique l’abbé, « de vulgariser les résolutions adoptées. Dans ce but, une cellule du groupe Amani va produire des émissions en français et en swahili, qui vont être diffusées dans tout l’est du pays. Quant aux groupes armés, nous allons constituer une Commission Paix et Sécurité, avec des coordinations provinciales au Nord et au Sud Kivu. Un calendrier sera adopté, qui prévoira un plan de désengagement des groupes armés et des centres de regroupement des militaires. « L’abbé insiste : « la place des militaires doit être dans les casernes, au milieu des civils, c’est la police qui doit évoluer. Les militaires en effet seront requis par d’autres tâches, comme le désarmement des groupes rwandais FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda). A ce sujet, un point de non retour va bientôt être atteint car nous allons appliquer les résolutions prises lors de l’accord de Nairobi, à la fin 2007 qui prévoient leur désarmement, le retour au Rwanda de certains d’entre eux, le cantonnement des autres. »
L’abbé Malu Malu Malu reconnaît que la conférence de Goma a coûté cher, plus de 6 millions de dollars : « ce dépassement s’explique par le fait que nous avions initialement prévu 550 participants, mais l’engouement a été tel que nous nous sommes retrouvés avec 1250 personnes, représentants politiques, mais aussi société civile, confessions religieuses, groupes armés. Je ne regrette pas d’avoir réuni un éventail aussi large, car cela nous a permis d’aborder des sujets tabous jusque là : celui des groupes ethniques, du rapatriement des réfugiés, des violences faites aux femmes… Le drame humanitaire qui se déroule au Kivu a pu être dévoilé dans toute son ampleur. Il a aussi été question des conflits fonciers, des rivalités entre cultivateurs et éleveurs, du fait que les vaincus des élections regrettaient de ne plus occuper de postes politiques…En fait, les bailleurs de fonds ont été pris de court, car la tenue de cette réunion a été précipitée. Il fallait le faire car vu la forte médiatisation du CNDP (le mouvement politico militaire de Laurent Nkunda) d’autres groupes, qui avaient déjà déposé les armes, commençaient ici et là à se réveiller,à faire valoir leurs exigences. Il fallait devancer toutes ces tentations, sinon la guerre menaçait de recommencer sur une grande échelle… Aujourd’hui, plusieurs bailleurs veulent soutenir le plan d’action élaboré à l’issue de cette conférence… »
Comment l’abbé Malu Malu voit-il le règlement de l’hypothèque militaire ? « Il faut avant tout détribaliser l’armée, il ne faut pas que dans un bataillon il y ait plus de 30% des effectifs qui soient originaires d’une même région, d’un même groupe ethnique. Il faut ensuite faire monter en ligne la police, c’est elle qui doit être en contact avec les civils. Quant à la démobilisation, il faut que les soldats qui rendent leurs armes puissent recevoir une formation professionnelle, afin d’être à même de gagner leur vie autrement qu’en utilisant leurs armes. »
L’abbé ne nie pas la complexité du processus de désarmement des FDLR : « il faut d’abord entamer la sensibilisation, et procéder par étapes en concertation avec le Rwanda. Nous prévoyons d’organiser une réunion à Kisangani avec les FDLR pour qu’ils soient bien au courant de la situation, mais aussi pour écouter leur point de vue à eux…Le problème c’est qu’au sein des FDLR il y a aussi des groupes dissidents… On commencera à travailler avec ceux qui sont de bonne foi… »
Quant aux élections locales, leur préparation est en bonne voie : « tout le monde est déterminé à les voir aboutir. Les bailleurs nous ont déjà promis 86 millions de dollars, le gouvernement va engager 25 millions de dollars, et attribuera chaque mois deux millions supplémentaires à la préparation de ces élections. Un chronogramme détaillé existe déjà, mais il faudra avant tout que la loi sur le découpage territorial soit votée. Il nous faudra aussi revoir le fichier électoral, car depuis 2005, de nombreux jeunes ont atteint l’âge d’aller voter, il y a eu des mouvements de population, 1.300.000 déplacés internes, 600.000 personnes qui ont regagné l’Ituri, au Nord Katanga, 150.000 personnes sont revenues de Zambie, on en attend encore 200.000 autres qui se rendront dans la région de Viura au Nord Katanga. Tout ce processus de mise à jour du fichier risque de faire reculer de quelques mois les élections locales, mais l’essentiel est de ne pas décevoir l’électeur.
L’abbé Malu Malu reconnaît que la disposition de la Constitution qui prévoit de laisser aux provinces 40% des recettes suscite des tensions. « La loi prévoit en effet que ces ressources soient retenues à la source. Mais elle prévoit aussi que les provinces assurent des charges qui naguère relevaient du gouvernement central, comme l’aménagement du territoire, la gestion du réseau scolaire, la santé. Aujourd’hui les provinces exigent les 40% mais ne parlent pas des charges, le gouvernement souligne qu’il assume encore ces charges et a donc besoin des ressources…Il faudra aussi veiller à passer une loi de péréquation, afin d’harmonier les ressources de toutes les provinces, les riches et les pauvres. Sinon nous aurons un pays à plusieurs vitesses, ce qui n’est pas souhaitable. Ces trois points, les ressources, les charges et la péréquation doivent être abordés simultanément, sinon on ne s’en sortira pas… »
Quant au découpage du pays en 26 provinces, lui aussi prévu par la Constitution, l ’abbé, pragmatique, estime que « rien ne presse. Essayons d’abord de bien faire fonctionner les onze provinces existantes, on ne peut pas tout faire à la fois… »