2 avril 2008

Congo:on allait voir ce qu’on allait voir…

Catégorie actualité, commentaire

Les Kinois croisent les doigts : le président Kabila lui-même, au volant d’un bulldozer, a donné le coup d’envoi aux travaux de réhabilitation de l’avenue du 24 novembre, devenue avenue de la Libération, l’une des plus importantes artères de Kinshasa qui relie la commune Maniéma au rond point Mandela, au cœur de la ville. Se pourrait-il que les cinq chantiers de la reconstruction, si longtemps promis, démarrent enfin ? D’autres signes confortent les plus optimistes : des arpenteurs chinois ont été vue en train de prendre des mesures avant d’entamer la construction du boulevard périphérique (le « ring »…) qui devrait désengorger une capitale paralysée par une circulation anarchique et une voirie inexistante. Au Katanga également, des engins chinois ont commencé à travailler du côté de la frontière zambienne tandis qu’au Sud Kivu, la route reliant Bukavu à l’aéroport de Kavumu pourrait être bientôt débarrassée de ses fondrières béantes.
Si ces prémices se confirment, ils pourraient peut-être dissiper la morosité ambiante et rendre l’espoir à une population qui n’a toujours rien vu des promesses qui lui avaient été faites au lendemain des élections.
On s’en souvient encore : on allait voir ce qu’on allait voir. Les promesses se multipliaient, formulées par Louis Michel au nom de l’Union européenne, par Paul Wolfowitz qui dirigeait encore la Banque Mondiale, par les coopérations bilatérales, Belges et Britanniques se disputant la tête du peloton suivis par tous les autres qui alignaient des chiffres mirobolants et faisaient la manchette des journaux.
Plus d’un an après la mise en place du gouvernement formé par M. Gizenga, c’est avec amertume que le président de l’Assemblée, Vital Kamerhe, relève que, sur le total de l’aide promise par la Communauté internationale, 28% seulement ont été effectivement versés.
Pire encore : alors que le Congo pensait atteindre ce printemps le quasi mythique « point d’achèvement » de l’initiative en faveur des pays pauvres et très endettés (PPTE) dans ses négociations avec la Banque Mondiale, ce qui aurait signifié l’effacement d’une partie substantielle de sa dette, la « carotte » a encore été reculée de plusieurs mois. Un conseiller du Premier Ministre Gizenga se désole : « les 800 millions de dollars que nous déboursons chaque année pour ces remboursements représentent 32% du budget du gouvernement. Autant en moins pour l’éducation, la santé, le paiement des fonctionnaires, des militaires et la reconstruction des infrastructures… » Ce retard est du à des « dérapages », provoqués par des dépenses imprévues : Kinshasa, fin 2007, a du faire face à la rébellion du général Nkunda dans l’Est du pays, qui représentait un défi évident pour l’autorité de l’Etat et l’offensive militaire s’est soldée par la défaite de Mushake et la perte d’un matériel militaire important (d’autant plus coûteux que le pays est toujours soumis à un embargo sur les armes…). L’engagement avec Nkunda avait été déconseillé par les Occidentaux, qui préconisaient plutôt la neutralisation des groupes armés hutus. Se pliant aux conseils, voire aux pressions, de la communauté internationale, les autorités ont alors organisé une ambitieuse conférence de paix à Goma, qui s’est conclue sur un acte d’engagement prévoyant le désarmement de tous les groupes armés. Victime de son succès, cette conférence a rassemblé deux fois plus de participants que les 550 personnes prévues au départ et coûté plus de 6 millions de dollars. Malgré leurs promesses de soutien, les bailleurs ne se sont pas encore acquittés des sommes promises, et les huissiers de la Banque Mondiale n’ont pu que constater la réalité des dépassements budgétaires, ce qui a influé sur le taux d’inflation et a entraîné une dépréciation du franc congolais. A ces carences s’ajoutent évidemment des facteurs qui relèvent de la souveraineté nationale : alors que le gouvernement faisait face à des grèves en cascade (enseignants, médecins, transporteurs routiers) protestant contre l’insuffisance de leurs salaires, les députés n’ont pas hésité, avec une belle unanimité, à voter des indemnités parlementaires de plus de 4000 dollars par mois, auxquelles s’ajoutent les divers frais de mission et l’octroi de véhicules de fonction.
Faut-il souligner aussi les habitudes de corruption, si difficiles à éradiquer, au sein de l’appareil judiciaire, des services de sécurité, sinon des plus hautes instances de l’Etat ?
Ces réalités ne suffisent cependant pas à expliquer la lenteur des déboursements de l’aide promise. Les premières raisons invoquées sont d’ordre technique : les Congolais peinent à rédiger des dossiers susceptibles d’être acceptés par les bailleurs (c’est ce que l’on appelle pudiquement les « capacités d’absorption ») la chaîne de décision est trop lente (les projets doivent passer par la signature de deux ou trois ministres congolais, puis par les différentes strates des administrations nationales ou internationales, des formalités qui peuvent prendre deux ou trois ans..), la procédure d’ «appels d’offres » est tellement sophistiquées que seules des entreprises non congolaises peuvent y répondre. Et enfin, lorsque le projet démarre, les salaires des expatriés et leurs facilités (maison, voiture, personnel…) représentent 30% du coût total.
A ces exigences, officiellement dictées par le souci de transparence, la volonté de réduire les risques de corruption (mais la question est elle bien pertinente lorsque se trouvent face à face un expatrié qui gagne 3 ou 4000 euros par mois et son homologue local qui doit se satisfaire de 300 ou 400 dollars…)s’ajoutent les impératifs de la conditionnalité : bonne gouvernance, respect des droits de l’homme et, clause non écrite mais bien réelle, respect de certaines exigences des bailleurs.
Sur ce dernier point, il est clair que les autorités congolaises issues des élections se sont montrées jalouses de leur toute nouvelle légitimité, peu enclines à se soumettre plus longtemps aux desiderata de la « communauté internationale ». C’est ainsi que le Premier Ministre Gizenga, qui a pris deux mois pour former son gouvernement (un délai vivement critiqué à l’époque par M. De Gucht) a écarté plusieurs personnalités qui lui étaient fortement « suggérées »,en avançant qu’elles étaient citées dans les différents rapports de l’ONU sur le pillage des ressources naturelles et il a préféré choisir des hommes neufs, aussitôt qualifiés d’ « inexpérimentés » dans les chancelleries. En outre, plusieurs ténors des anciens mouvements rebelles et en particulier du RCD Goma (désavoué par les électeurs) n’ont pas trouvé place dans les nouvelles institutions, malgré une forte représentation au sein de l’armée, ce qui a mécontenté le Rwanda et de hautes personnalités européennes et américaines.
Le traitement du cas de Jean-Pierre Bemba n’a pas arrangé les choses : voici un an exactement, le challenger de Joseph Kabila, qui avait tout de même obtenu 42% des voix au deuxième tour et se profilait comme chef de l’opposition, fut violemment éjecté de Kinshasa, avec la milice armée (et fanatisée) qu’il entendait garder autour de lui, en pleine ville, pour assurer sa propre protection. Cette « guerre urbaine » qui dura plusieurs jours fit plusieurs centaines de morts, la Monuc dénonça « un usage excessif de la force » et les ambassades furent traumatisées par des combats qui n’avaient pas épargné leurs propres locaux.
A cela s’est ajouté la réticence des autorités à voir le « Comité d’accompagnement de la transition » composé des ambassadeurs occidentaux rejoints par les représentants de l’Angola, de la Chine et de l’Afrique du Sud être reconduit dans ses anciennes attributions et poursuivre l’exercice de sa tutelle sur le pouvoir. Le nouveau club des « amis du Congo » qui ne rassemble plus que les Occidentaux ne jouit plus de la même audience ni du même accès à l’autorité que le défunt CIAT et la proposition belge d’un « médiateur » international pour le Nord Kivu a fait long feu.
Requérant l’anonymat, un officiel congolais ne cache pas sa déception : « au Liberia, les Britanniques ont payé les fonctionnaires durant la première année qui a suivi les élections. En Centrafrique, les Français ont fait de même pour soutenir François Bozizé. Chez nous, rien de tel ne s’est produit, les nouvelles autorités qui prenaient le pouvoir après trois décennies de dictature et dix ans de guerre et de pillage n’ont pu compter sur aucune aide exceptionnelle. »
Officiellement, les autorités congolaises ont été félicitées pour le souci de transparence qui les a conduites à « revisiter » les accords miniers et à publier (sur internet) les conclusions de la commission gouvernementale, assistée par le Centre Carter. La révélation de ce « pillage en col blanc » qui a entraîné un sérieux manque à gagner pour l’Etat et aliéné 33,6% du territoire, devrait ouvrir la voie à de sérieuses remises en cause des accords conclus avec les plus grands opérateurs miniers occidentaux. On peut se demander si –officieusement- cette démarche sera portée au crédit du régime par des gouvernements qui ont souvent protégé les intérêts de leurs opérateurs économiques…
Déçus par la lenteur de l’aide occidentale, qui ne représente plus que 33% du budget actuel (contre 52% durant la transition), constatant que le secteur minier n’avait contribué que pour 6% au budget de l’Etat, pressés d’entamer les chantiers de la reconstruction avant d’organiser les prochaines élections locales et de se préparer, déjà, pour l’échéance de 2011, les autorités congolaises ont fini par se tourner vers la Chine pour conclure l’ « accord du siècle » : dix millions de tonnes de cuivre contre huit, sinon dix milliards de crédits divers et de travaux d’infrastructures (3000 kilomètres de routes, 143 hôpitaux et centres de santé, quatre universités…).
Le pari de ces accords présentés comme « win win » gagnant-gagnant, est audacieux. Mais, dicté par un sentiment d’urgence, il marque aussi l’échec flagrant de l’aide au développement des Occidentaux. Un échec d’autant plus paradoxal qu’il vient après le remarquable succès de l’organisation des élections…