2 avril 2008

Ingrid Betancourt, le calvaire d’une femme trop aimée

Catégorie actualité

Le 23 février 2002, lorsqu’ils dressent un barrage sur la route menant à San Vincente de Caguan, les guerilleros des FARC mènent une opération de routine, destinée à perturber la campagne électorale. Dans leur pick up, ils embarquent deux jeunes femmes aussi décidées qu’imprudentes, Ingrid Betancourt et Carla Rojas. L’une est candidate à la présidence de la République, et son parti Oxygeno Verde qu’elle vient de fonder, a peu de chances de l’emporter contre le président Pestrana. L’autre, son amie de toujours, est sa directrice de campagne. Les deux femmes viennent apporter leur soutien au maire de San Vincente, Nestor Leon Ramirez, membre du parti écologiste, qui mène campagne dans une zone que les Farc viennent de libérer.
A l’époque, les preneurs d’otages savent qu’ils ont capturé deux femmes politiques, mais ils ne réalisent pas encore qu’ils ont donné naissance à une légende. Ils ne savent pas qu’Ingrid Betancourt, par son courage, sa force de caractère, va bientôt prendre place dans le panthéon des héros d’Amérique latine, devenir une icône, le symbole de la lutte contre l’arbitraire. Ces hommes qui mélangeaient le combat révolutionnaire, le trafic de drogue et l’enlèvement de centaines d’otages, souvent relâchés contre rançon, mesuraient ils que la captivité de cette femme là, durant six ans, allait sans doute renforcer leur célébrité, mais allait, plus sûrement encore, discréditer définitivement leur lutte ?
Aujourd’hui, le monde entier est suspendu aux nouvelles venant de Colombie, le président de la République française supplie les Farc en direct, les chefs d’Etat voisins, Hugo Chavez du Venezuela et Rafaël Correa d’Equateur suivent l’affaire d’heure en heure, les Américains fournissent des photos satellites et des conseils de fermeté à leur ami Alvaro Uribe, le président colombien qui, de son point de vue, se demande si la captive de la sierra ne serait pas plus dangereuse morte que vivante…

Au départ cependant, rien ne prédestinait cette fille de bonne famille à un destin exceptionnel. Rien, sinon la rage qui, déjà, l’habitait et les relations qu’elle nouait dans le salon parisien de ses parents, où elle montrait ses premiers poèmes à Pablo Neruda et discutait avec le peintre Botero.
Son père, Gabriel Betancourt, appartient à une famille aisée, digne représentant de cette classe patricienne qui domine le pays. Cet homme cassant et intègre ne fait pas long feu à son poste de ministre de l’éducation d’un gouvernement libéral. Pour s’être élevé contre la corruption ambiante, il est envoyé à Paris, où il représente son pays comme ambassadeur à l’Unesco. Tout le monde connaît le visage de la mère d’Ingrid, ses traits arrondis, le regard de feu qu’elle a transmis à sa fille : Yolanda Pulecio est bien plus qu’une ancienne reine de beauté. A Bogota, elle se consacre aux enfants de la rue et fonde une maison d’accueil, puis, de fil en aiguille, s’engage en politique et devient adjointe au maire de la capitale, puis députée et enfin conseillère du candidat à la présidence Luis Carlos Galàn. A Paris, le salon des Betancourt est très fréquenté, on y parle d’art et de culture, on s’y inquiète pour la Colombie. Après le divorce de ses parents, Indrid voyage, elle est ballotée, déchirée entre son père et sa mère, entre l’ancien et le nouveau monde, entre Washington, Paris et Bogota et elle fréquente même une école de luxe à Sidmouth. Lorsqu’elle revient à Paris, c’est pour s’inscrire à Sciences Po. Elle a 19 ans et fait forte impression sur un jeune chargé de cours, Dominique de Villepin. Elle rencontre aussi un diplomate de trente ans, fils d’une bonne famille du Nord, Fabrice Delloye. Elle l’épouse, lui donne deux enfants, Mélanie et Lorenzo, le suit dans ses différentes affectations, à Quito, aux Seychelles, à Los Angeles. Fille puis épouse de diplomate, double nationalité, le destin de cette femme élégante et aimée semble tout tracé…
Ce serait compter sans la Colombie. Ingrid Betancourt n’est pas femme à oublier ce pays de passion et de drames, d’autant moins que sa mère s’y est fait élire député et que le candidat pour lequel Yolanda Pulecio fait campagne, Luis Carlos Galàn, est assassiné en plein meeting, en 1989. Son crime ? Il était favorable à l’extradition des narco-trafiquants vers les Etats-Unis. Ingrid part à la rencontre de son pays natal. Elle rentre à Bogota et un an plus tard, bon gré mal gré, son époux Fabrice accepte de la rejoindre avec leurs deux enfants. Mais Ingrid est déjà plus loin sur son chemin à elle : conseiller technique dans un cabinet ministériel, elle voyage à l’intérieur du pays, y découvre la pauvreté de la population, les trafics multiples, la corruption que son père dénonçait déjà. A 32 ans, elle se lance en politique et son mari se souvient alors de la boutade qu’elle lui lançait naguère, alors qu’elle n’avait pas vingt ans : « un jour, je serai présidente de la République ».
En 1994, elle est candidate du parti libéral et sa campagne dérange, y compris ses alliés politiques : elle cite à la télévision les noms des parlementaires les plus corrompus, distribue aux carrefours des plaquettes de préservatifs en disant que « la corruption, c’est le sida », confie à ses partisans des tablettes de Viagra, « pour que la politique reprenne vigueur »… Les amis de la famille se détournent de cette iconoclaste qui a publié en France un livre « la Rage au Cœur » où elle dénonce les turpitudes de la classe dirigeante de son pays. Son mari se fait nommer sous d’autres cieux et s’écarte, même s’il l’aime encore. La carrière d’Ingrid est fulgurante : elle reçoit et donne des coups, fait le plein de voix, veut devenir sénateur, afin que sa voix porte plus loin encore.
En Colombie, la politicienne débutante s’est trouvé un allié de poids : Juan Carlos Lecompte. Un bel homme, publicitaire, originaire de la Côte Caraïbe. Il aime les jolies femmes et les belles voitures, le golf, les motos, la musique rock et il organise la campagne électorale de cette Pasionaria qu’il finira par épouser. Aujourd’hui, Lecompte est toujours publicitaire, mais c’est sa fidélité, son amour qu’il affiche : sur le bras, il s’est fait tatouer le visage de la femme de sa vie et va d’une manifestation à l’autre en transportant un grand panneau en polystyrène, un portrait grandeur nature de la séquestrée. Il a exprimé sa détresse dans un beau livre « au nom d’Ingrid » et à plusieurs reprises est allé au fond de la forêt attendre sa belle, dans l’espoir d’être le premier à la prendre dans ses bras après sa libération.
Mais aujourd’hui, comme Fabrice Delloye, qui n’a jamais cessé d’aimer sa première épouse, comme Dominique de Villepin qui, sans prévenir ni le Brésil ni la Colombie envoya un commando français tenter de ramener son ancienne étudiante, comme Mélanie et Lorenzo, admirables de dignité, Juan Carlos Lecompte est torturé par l’angoisse : il se demande si Ingrid n’a pas fini par craquer, vaincue par la maladie, les privations, le jeune, volontaire ou non.
Certes, prenant le relais de Dominique de Villepin, de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy à son tour a fait de la libération d’Ingrid Bétancourt une priorité. Il communique avec le président Uribe, s’adresse en direct à Manuel Marulanda, fait appel aux sentiments d’humanité du vieux guerillero. Comme si le président vivait sur la même planète que l’homme de la jungle qui, à côté d’Ingrid la célèbre, détient sans pitié plus de 3000 autres otages…Comme si, le 1er mars 2008, Raul Reyes n’avait pas été tué dans une opération militaire commandée par Uribe alors que, précisément, le porte parole des Farc négociait la libération d’Ingrid et attendait une délégation française qui devait le rejoindre dans un campement sur la frontière avec l’Equateur…
Officiellement, les proches d’Ingrid se réjouissent de cette mobilisation au plus haut niveau, ils mesurent l’enjeu international que sa libération représente désormais. Mais ils savent aussi que cette gloire sinistre a fait « monter » le prix de l’otage, que si Carla Rojas et la députée Consuelo Gonzales ont déjà été libérés, Ingrid sera sans doute la dernière à revoir la lumière.
Ils se demandent si la soudaine sollicitude dont la jeune femme bénéficie de la part du président Uribe ne serait pas le signe que, déjà, il serait trop tard. Que le rusé président, qui ne veut rien concéder aux Farc, qui sait qu’Ingrid, sitôt libérée pourrait lui porter ombrage, n’a pas proposé d’échanger 500 prisonniers parce que lui, il sait déjà que l’opération n’a plus de sens…
Durant longtemps cependant, les proches d’Ingrid se sont raccrochés à ce qu’ils connaissaient d’elle : une battante, déterminée à vivre, à sortir de là, inconsciente peut-être des obstacles à franchir. Une femme aimante, qui écrivait de longues et admirables lettres à sa fille, l’encourageait dans ses études, disait toute son affection à son fils, se raccrochait, deux fois par semaine, aux messages diffusés sur RFI, qui lui étaient envoyés par les milliers de membres de ses comités de soutien.
A sa libération, Carla Rojas (qui n’avait cependant plus revu son amie depuis trois ans), a confirmé ce dont on se doutait déjà : la belle et douce Ingrid pouvait aussi se comporter comme une teigne, ne concédant rien à ses ravisseurs, les apostrophant, les haranguant. Sa résistance, c’était cela aussi, ne pas se laisser entamer, ramollir par une fausse complaisance…
Les dernières images d’Ingrid ont montré que la candidate écologiste avait payé le prix de son intransigeance, que ses ravisseurs, incapables de la soumettre, ont tout tenté pour la briser. Longues marches en forêt, privation de médicaments sinon de nourriture, humiliations, rebuffades… Les guerilleros ont sans doute voulu maintenir en vie le corps de cette femme qu’ils comptaient monnayer au plus haut prix, mais ils ont essayé de casser sa résistance. Sur les photos qui ont fait le tour du monde, Ingrid n’est plus que l’ombre d’elle même, elle est amaigrie, ses cheveux ont poussé démesurément. Et surtout, elle baisse les yeux. Pour ceux qui la connaissent, cette apparente soumission fait craindre que le pire ne soit plus qu’une question de jours…