22 avril 2008

Catégorie actualité

A peine arrivé à Kinshasa que le trio belge est déjà divisé

Débarquant en force à Kinshasa, les trois ministres belges, Karel De Gucht, Charles Michel et Pieter De Crem avaient un double objectif. Le premier, à usage intérieur belge, était de démontrer que le gouvernement Leterme s’exprime désormais d’une seule voix sur la scène internationale et n’autorise plus les diplomaties parallèles, qu’elles soient francophones ou, comme dirait Pieter De Crem, « dictées par l’Internationale socialiste ». Le deuxième objectif était de s’entretenir avec les dirigeants congolais d’un certain nombre de sujets d’inquiétude, au premier rang desquels les accords économiques passés avec la Chine.
Ayant fixé eux-mêmes la date de leur visite, les Belges sont tombés sur des interlocuteurs congolais fatigués physiquement par les voyages mais confortés par de récents succès diplomatiques et la sollicitude que leur témoignent de nouveaux partenaires… Sommet régional consacré au Zimbabwe, sommet Inde Afrique à New Delhi, réunion au Conseil de Sécurité, désormais présidé par l’Afrique du Sud, le président Kabila comme son ministre des Affaires étrangères Mbusa Nyamwisi sont rentrés des Etats-Unis épuisés par un vol de 14 heures dans le vétuste Boeing présidentiel.
La fatigue physique, conjuguée à un regain d’assurance éprouvé par des dirigeants désormais courtisés sur la scène internationale a peut-être rendu les Congolais moins enclins à supporter la rude franchise de leurs amis belges. En compagnie du ministre de la Défense Chikez, Mbusa Nyamwisi fut le premier à rencontrer le trio ministériel. Comme s’ils s’étaient réparti les rôles, Karel De Gucht attaqua billes en tête, déplorant que la Commission des droits de l’homme de l’ONU, répondant à la demande de Kinshasa, ait supprimé le poste de rapporteur spécial pour le Congo. L’abolition de cet observatoire critique fut d’ailleurs déplorée par tous les pays occidentaux et par les ONG spécialisées, tandis que les Congolais, tout en reconnaissant la persistance de nombreux problèmes, avaient souhaité que l’on prenne mieux en compte les progrès accomplis depuis les élections.
Quittant le domaine des grands principes, De Gucht aborda alors un sujet de déception beaucoup plus concret : alors que le port d’Anvers avait déjà rénové un quai de quelques mètres dans le port de Matadi dans l’espoir de se voir confier la rénovation totale des installations, le contrat final ne fut pas confié aux Flamands, mais aux Emirats arabes unis, qui avaient dépêché à Kinshasa une délégation conduite par un Prince en grande tenue. Voilà qui menait tout droit au fond du problème : les contrats passés avec la Chine. Cette charge là fut menée avec élégance par Charles Michel, qui s’inquiéta, très courtoisement, de la qualité des travaux, des retombées sur la population, du poids économique des contreparties promises (10 millions de tonnes de cuivre). A Washington, le Fonds Monétaire avait déjà brutalement qualifiés ces contrats chinois de « non concessionnels, discriminatoires et non soutenables ». S’ils persistent dans leur opposition aux contrats chinois, les Belges risquent d’être évincés par les Britanniques : ces derniers, très astucieusement, ont proposé un « montage triangulaire » où, entre la Chine et le Congo, ils proposeraient leur expertise en matière africaine ! Face aux ministres congolais, les Belges rappelèrent les efforts déployés pour stabiliser le pays, le financement des élections, l’ampleur de leur coopération et de Gucht cita les 750 millions de dollars promis par l’Union européenne ( mais très loin d’être déjà mis en œuvre)… En face d’eux, les Congolais aussi jouaient en équipe. Alors que Mbusa Nyamwisi demeurait amical et répétait très diplomatiquement que dans ce vaste pays il y a place pour tous les partenaires, le Ministre de la Défense Chikez menait l’offensive, exprimant une déception partagée par toute l’équipe dirigeante. Il dénonça les lenteurs des procédures de coopération, la faiblesse des montants effectivement dépensés sur le terrain, et surtout, il s’exclama qu’arrivés à la moitié de leur mandat les dirigeants congolais ne peuvent se permettre d‘attendre :<il nous faut du concret, des résultats… » Et de citer en exemple le partenariat militaire, où De Crem s’est engagé à former des hommes du génie, à intensifier la coopération médicale…Non seulement l’éloge était justifié, mais le compliment avait le mérite de diviser l’équipe d’en face…
Quelques instants après la fin de ce premier entretien, assez rugueux, le président Kabila faisait savoir que, fatigué par son long voyage, il reportait à plus tard l’audience prévue. Et dans l’après midi, on vit Pieter De Crem se diriger seul vers la présidence, estafette précédant ses deux collègues laissés en face des journalistes auxquels ils expliquèrent qu’il était normal que le Ministre de la Défense, venant au Congo pour la première fois bénéficie d’un entretien séparé…Un cas de figure auquel l’ambassadeur de Belgique s’était cependant opposé jusqu’au bout…
Même s’ils ont des arguments lorsqu’ils dénoncent la mauvaise gouvernance persistante et s’entêtent à demander un droit de regard sur les contrats chinois, les Belges ont été obligés de constater que leurs interlocuteurs avaient changé : amis certes, partenaires encore, mais d’autant moins enclins à supporter la diplomatie de l’injonction que de nouvelles perspectives se dessinent. Ainsi par exemple, lors du sommet Inde Afrique, Delhi a promis de mettre en œuvre un fonds de 780 millions de dollars permettant les transferts de technologie au bénéfice des petites et moyennes entreprises tandis que la société brésilienne HRT Pétroleum, filiale de Petrobras, s’est engagée, dans un délai de deux ans, à explorer puis mettre en exploitation le pétrole qui gît à 5000 mètres en dessous de la cuvette centrale. Le Ministre des Hydrocarbures Lambert Mende résume le sentiment général de l’équipe gouvernementale : « certes, nous mettons en gage nos ressources minières, mais c’est pour nous développer au plus vite. C’est un continent que nous devons construire et pour ce faire nous avons besoin de tout le monde… »

COLETTE BRAECKMAN