2 juillet 2008

Mugabe: des Africains se prononçent

Catégorie actualité, commentaire

L’image du président Mugabe s’est imposée à la centaine de participants à la conférence consacrée aux pouvoirs locaux en Afrique, (Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique)réunie à Abuja, la capitale du Nigeria : à chaque fois que les maires, les secrétaires communaux, venus de tout le continent sortaient de la salle de conférence, l’image du président du Zimbabwe s’imposait sur les écrans de télévision diffusant en continu les chaînes mondiales comme CNN et les nouvelles venues d’Afrique australe suscitaient des commentaires passionnés.
« Cet homme est un monument historique » assure Elizabeth Mushiri, une journaliste kényane spécialisée en communication d’entreprise, « nous savons ce qu’il a représenté. Mais le Zimbabwe a besoin à la fois de changement et de stabilité. Ce vieux président, il ne faut pas l’humilier, le bousculer, même s’il serait temps qu’il parte. Et peut-être serait il bon aussi d’écouter ce qu’il a à dire.. »Pour le maire de Kayedi (Mauritanie) Moussa Demba Sow, « il ne faut pas oublier que Mugabe, autrefois, a combattu l’apartheid, le pouvoir blanc en Afrique australe. C’est cela aussi que les Britanniques et autres Européens ne peuvent lui pardonner…C’est sur l’insistance de la Grande Bretagne qu’il a été chassé du Commonwealth, et par la suite il a été diabolisé. Mais pourquoi donc les pays occidentaux ne dénoncent ils jamais les dirigeants de l’Arabe Saoudite ? Là non plus, il n’y a pas d’élections, c’est bien pire qu’au Zimbabwe… »
Le maire de la commune de Bamako, Abdelkader Sidibe, n’est pas loin de partager ce point de vue : « vous les médias occidentaux, vous mettez toujours en évidence ce qui ne va pas en Afrique et de ce point de vue, Mugabe, c’est du pain bénit pour vous. Il est plus facile de le caricaturer que de relater, par exemple, les élections démocratiques qui ont eu lieu dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest… »Et de poursuivre sur des enjeux géopolitiques : « il faut tenter de comprendre pourquoi Mugabe dérange. Rappeler l’arrivée de la Chine sur le continent, qui s’installe dans des pays comme le Zimbabwe, le Soudan et bouscule les positions d’autres puissances. C’est peut-être pour cela qu’on veut que Mugabe sans aille, parce qu’à travers lui, c’est la Chine que l’on va tenter de faire reculer… L’Afrique revient en première ligne de la lutte entre les puissances et c’est cela qui explique les passions au sujet du Zimbabwe et de son président…»
Assane Khalifa Babacar Mboup est le maire de Kebemer, une commune sénégalaise proche de Dakar. Ce jeune historien est agacé par la focalisation sur Mugabe : « tout de même, l’Afrique ce n’est pas çà, ce n’est plus çà. En s’accrochant ainsi au pouvoir, il abîme et déforme l’image de l’Afrique. Mais nous sommes responsables nous aussi de cette distorsion, car nous, les Africains, nous ne sommes pas producteurs d’information, nous sommes submergés par des « lignes éditoriales » décidées ailleurs. »
Pour Ilo, le jeune traducteur nigerian qui passe avec virtuosité du français à l’anglais, « Mugabe, c’est la figure du patriarche, il est clair qu’il n’est plus capable de diriger son pays, qu’il doit partir. Mais dans le passé, il a tout de même récupéré la terre qui avait été prise par les Blancs, et nous, c’est cela que nous avons retenu. Au Cameroun, le président Byia s’accroche au pouvoir autant que Mugabe, mais lui, personne n’en parle. Il ne vous dérange pas… »
Pour l’historien nigerian Ahmed Otto Dafulani « nous devons aussi être honnêtes avec nous-mêmes et voir à quel point l’ « affaire Mugabe » est révélatrice d’un problème africain plus large, celui de la crise de la gouvernance. Pourquoi certains s’accrochent ils au pouvoir, pourquoi d’autres, plus intelligents, mieux formés, sont ils empêchés d’y accéder… »