2 juillet 2008

Mugabe: pourquoi les Africains ménagent le vieux baobab

Catégorie actualité, commentaire

Les chefs d’Etat africains réunis à Charm El Sheikh sont sans illusions sur la manière dont Robert Mugabe s’est attribué la victoire lors des dernières élections présidentielles. Cependant, pressés de toutes parts pour réagir, prendre des sanctions voire envoyer au Zimbabwe une force d’intervention, ils font le gros dos, attendent que passe l’orage et si le vieux dictateur a été accueilli froidement, il n’a cependant pas été bousculé par ses pairs.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette relative impuissance. Le premier, c’est que Mugabe, 84 ans, est l’un des doyens de l’Union africaine et que, du nord au sud du continent, on hésite à secouer les baobabs. Peut-être par respect envers des anciens, mais plus sûrement encore parce que Mugabe est loin d’être le seul « dinosaure » : le président égyptien Hosni Moubarak est au pouvoir depuis 27 ans, lui aussi il emprisonne ses opposants et s’arrange pour se faire réélire. Omar Bongo, le président du Gabon, 83 ans, n’a vu « aucune objection » à l’élection de Mugabe, d’autant moins qu’il est au pouvoir depuis 41 ans et qu’il contrôle de près son beau-père, le Congolais Sassou Nguesso, qui a été président de 79 à 92 puis a repris le pouvoir par la force en 97.
Même si le Ghana est aujourd’hui cité en exemple pour ses performances économiques, le pays de Kwame Nkrumah, le père du panafricanisme, n’oublie pas que c’est à Accra que Mugabe reçut formation politique et intellectuelle et rencontra Sally, sa première épouse. Cependant le président ghanéen Kuofor et son collègue du Nigeria Umaru Musa Yar’Adua, tous deux élus dans la transparence et qui se posent désormais en modèles, ont été les premiers à oser critiquer Mugabe.
C’est parmi les pays d’Afrique australe que l’embarras est le plus palpable. En effet, Mugabe a connu tous les leaders des mouvements de libération et est encore considéré comme un héros par leurs successeurs. Sans surprise, seul Mandela qui, lui, avait démocratiquement organisé sa succession, a osé, à l’occasion de son 90eme anniversaire, hausser le ton et critiquer ouvertement son « cadet » de 84 ans.
Pour le président Thabo Mbeki, l’exercice de sa médiation représente la quadrature du cercle : il n’ignore rien des dérives totalitaires du Zimbabwe, les ghettos noirs sud africains sont envahis par des millions de migrants fuyant la crise et désormais victimes de violences xénophobes. Cependant, il hésite à employer la manière forte comme par exemple priver le Zimbabwe d’énergie ou bloquer les transports et cela pour deux raisons : d’une part, Mugabe qui a confisqué et redistribué les terres des fermiers blancs est considéré comme un héros par de nombreux agriculteurs noirs d’Afrique australe confrontés au même problème du manque de terres cultivables et surtout, Mbeki est paralysé par le poids du passé. En effet, le président sud africain, qui a grandi en exil à Londres, est le fils de Govan Mbeki, l’un des fondateurs, avec Nelson Mandela, du Congrès national africain et il n’ignore rien des épisodes de la lutte contre l’apartheid, où les Européens aujourd’hui donneurs de leçons entretenaient de bonnes relations avec le régime raciste de Pretoria, à la notable exception de la Suède qui soutenait les mouvements de libération. Fondateurs et cadres de l’ANC qui ont partagé avec Mugabe les combats contre les « pouvoirs blancs » d’Afrique australe n’ont pas oublié comment le Zimbabwe, une fois acquise l’indépendance en 1980, a tenu son rôle au sein des pays dits de la ligne de front, assurant à son tour les arrières des «freedom fighters » les combattants de la liberté sud africains et namibiens.
Même réflexe du côté du président angolais Eduardo dos Santos : ancien secrétaire général du MPLA (Mouvement populaire pour l’indépendance de l’Angola) il est arrivé au pouvoir après la mort du premier président Agostinho Neto (un contemporain de Mugabe) et n’a plus jamais lâché les commandes depuis lors. Lui aussi, aux côtés du Zimbabwe, a payé le prix fort lorsqu’il s’agissait de libérer le sud du continent et l’Angola dut faire face aux attaques militaires sud africaines et à l’invasion du Sud du pays.
L’indépendance de la Namibie, qui ouvrit la voie à la fin de l’apartheid, fut rendue possible par la victoire de Cuito Canavale, remportée en 1988 par les forces angolaises avec le soutien du corps expéditionnaire cubain.
Dix ans plus tard, en 1998, lorsqu’éclata la deuxième guerre du Congo, l’Angola, le Zimbabwe et la Namibie firent cause commune pour soutenir Kinshasa et Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier, opposant de la première heure à Mobutu, avait côtoyé les leaders des mouvements de libération africains lorsqu’il se trouvait en exil en Tanzanie, protégé par le président Julius Nyerere…
Sans surprise, l’Angola bloque donc toutes les résolutions de l’Union africaine qui pourraient déstabiliser Mugabe, le président namibien Hifikepunye Pohamba fait de même tandis qu’à Kinshasa, on n’oublie pas qu’au lendemain de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila c’est Mugabe qui mit en selle son fils Joseph…
Même le président ougandais Yoweri Museveni, qui passa longtemps, avec son collègue rwandais Kagame comme un « nouveau leader » soutenu par les Britanniques et les Américains, n’est pas à l’aise face à Mugabe : il le connaît depuis ses années d’exil en Tanzanie et au Mozambique, à la fin des années 70. A cette époque, avec la bénédiction du Tanzanien Nyerere, le Frelimo (Front de libération du Mozambique) assurait la formation militaire et politique des combattants de la NRA, (Nouvelle alliance révolutionaire) le mouvement de Museveni qui allait prendre le pouvoir en 1986 en Ouganda avec l’aide de combattants tutsis rwandais qui allaient plus tard former le FPR (Front patriotique rwandais). Lorsqu’il arriva au pouvoir dans un Ouganda ravagé par la guerre civile, Museveni qui avait nommé un certain Paul Kagame à la tête de ses services de sécurité avait aussi pu compter sur l’aide du Zimbabwe…
En fait, les seuls véritables opposants africains au vieux dictateur sont les chefs d’Etat plus jeunes, arrivés au pouvoir par les urnes, comme le Zambien Levy Mwanawasa (hospitalisé à la suite d’un malaise cardiaque et mis sur la sellette par ses pairs car il est accusé d’avoir reçu 71 millions de dollars donnés par les Etats-Unis pour précipiter la sortie de Mugabe…) ou le Kényan Raila Odinga devenu Premier Ministre après avoir remporté des élections suivies d’émeutes à caractère ethnique.
Respect à l’égard des anciens, souvenir des alliances nouées du temps des guerres de libération, solidarité entre « dinosaures » dont les régimes, en termes d’autoritarisme, n’ont rien à envier à celui du maître de Harare: tous ces facteurs expliquent les réticences des membres de l’Union africaine. S’y ajoute un autre sentiment, une « tendance lourde » qui s’était déjà exprimée lors du sommet consacré au partenariat Europe-Afrique qui s’était tenu à Lisbonne en décembre dernier : les Africains, désormais courtisés par de nouvelles puissances et déçus par la coopération économique, supportent de plus en plus mal injonctions ou anathèmes venus des anciennes métropoles (la France à propos du Rwanda, la Grande Bretagne à propos du Zimbabwe…)et auraient plutôt tendance à en prendre le contre-pied…