« La vérité traverse le feu, jamais elle ne brûle ».. Ce proverbe rwandais devrait servir de ligne directrice à l’audition de Rose Kabuye, qui a accepté de se livrer à la justice française pour essayer de faire la lumière sur le dossier Bruguière qui empoisonne et bloque les relations entre Paris et Kigali depuis deux ans A vrai dire, c’est depuis 1990 que Paris, et plus précisément l’Elysée et la Défense, sont brouillés avec le Rwanda, depuis que les exilés tutsis du Front patriotique rwandais ont pris les armes pour essayer de faire valoir leur droit au retour et que la France s’est obstinée à défendre le régime Habyarimana, alors même qu’il préparait puis mettait en œuvre le génocide de 1994. Après l’échec militaire et politique qu’a représenté pour la France la prise de pouvoir du FPR et de son chef Paul Kagame, diabolisé et exécré, les hostilités se sont poursuivies sur le terrain linguistique (le Rwanda est passé à l’anglais), économique (la France a essayé de bloquer des aides internationales), judiciaire (un mandat d’arrêt a été émis contre neuf hauts dirigeants rwandais), diplomatique (les relations sont rompues depuis 2006) et même journalistico-littéraire (de nombreux ouvrages révisionnistes ont été publiés en France).
Cette hostilité active, s’ajoutant à l’accusation de complicité de génocide, est nocive pour les deux pays : elle ternit l’image de la France en Afrique, jette le soupçon sur ses initiatives politiques et même humanitaires comme sur l’indépendance de sa justice. Elle empêche aussi la France de s’impliquer comme elle le devrait dans la défense des populations civiles du Kivu alors qu’elle en a le désir et les moyens. Cette querelle est mauvaise aussi pour le Rwanda, non seulement parce qu’elle renforce l’influence américaine et détourne le régime de l’Europe, (en dépit des sympathies naturelles de la population) mais aussi parce qu’elle nourrit la paranoïa du régime, freine l’ouverture et le dialogue, l’amène à privilégier sur sa frontière avec le Congo, l’option sécuritaire, militariste que représente jusqu’à la caricature, un certain Laurent Nkunda. Si en portant le fer dans la plaie et en obligeant la justice française à dévoiler ses cartes et son dossier, Rose Kabuye réussissait à crever l’abcès et à permettre un déblocage des relations entre les deux pays, la combattante aurait remporté une autre victoire : celle de la vérité, qui traverse le feu et apporte la paix. Resterait encore à savoir, quinze ans après, qui a tiré sur l’avion…