14 novembre 2008

Elikia M’Bokolo sur le Congo de Léopold II

Catégorie actualité, interview

Cible de vastes campagnes de dénonciation, le Congo de Léopold II était-il pire que d’autres entreprises coloniales ?

A l’époque, il représentait la forme la plus extrême de la colonisation sur le modèle capitaliste, dont on ne retrouve d’équivalent qu’au «Congo français », Gabon, Tchad, Congo Brazzaville, République centrafricaine. Là aussi s’appliquait le modèle léopoldien des «compagnies à charte », où la règle était celle du profit maximum, à n’importe quel prix. Dans le Tanganyika, les Allemands aussi avaient tenté d’appliquer ce principe. Ces compagnies à charte s’inspiraient elles mêmes de l’exemple hollandais en Indonésie et du mode d’exploitation pratiqué par les Espagnols dans les premiers temps de la conquête de l’Amérique. Dans ce système, la valeur de la personne humaine a disparu. Aujourd’hui encore, dans les provinces congolaises où s’est appliqué le système léopoldien, dans l’Equateur, le Mai Ndombe, la simple mention du mot « matope » (caoutchouc), déclenche des souvenirs de mort, d’horreur.

A-t-on une idée du nombre de victimes causées par ce système ?
Il est très difficile d’extrapoler, de donner des chiffres précis, mais il est certain qu’il y a eu un effondrement démographique, du aux brutalités, au travail forcé, mais aussi au fait que les gens fuyaient les villages pour ne pas être réquisitionnés, qu’ils se réfugiaient dans les forêts et mouraient là, de faim et de maladie. Cela ressemble à ce qui se passe aujourd’hui dans l’est du pays…De plus, la ponction coloniale s’est imposée dans des régions qui étaient déjà très affaiblies par la traite esclavagiste, dont les victimes se chiffrent par millions. A ce sujet, la mémoire collective fonctionne encore et imprègne le rapport à l’Etat : pour les Congolais du quart nord-ouest du pays, tout ce qui symbolise l’Etat (l’armée, l’administration) est synonyme de prédation, de violence. Cela explique les difficultés que rencontrera tout gouvernement normal, s’il veut réconcilier l’Etat et la société, il y a là un lourd héritage qui remonte à la période coloniale…
A l’Est aussi, les souvenirs historiques sont liés à l’esclavage, là aussi l’autorité se confond avec la prédation…Quant au Bas Congo et au Kasaï, avant l’arrivée des Blancs, un système de reconstruction pacifique se mettait en place mais il a été détruit par la colonisation.

Les campagnes menées contre le Congo de Léopold II étaient elles inspirées, comme on le disait, par la « jalousie » des Britanniques ?
A la fin du 19eme siècle, une sorte de conscience mondiale, humanitaire et généreuse apparaît et s’indigne de ce qu’elle apprend à propos du Congo. Il y a d’ailleurs d’autres sujets d’indignation à l’époque, comme le comportement de l’armée ottomane…Les Anglais, les Américains, l’Europe du Nord, ne sont pas opposés au capitalisme, loin de là, mais pas à ce prix là. Du côté français, Savorgnan de Brazza partage cette indignation lorsqu’il retourne dans « ses » colonies, il est horrifié par le système d’exploitation qui y règne. Les Anglais ont d’autres méthodes, mais eux aussi posent des bombes à retardement : au Kénya, en Rhodésie, en Afrique du Sud, ils exproprient les indigènes et s’emparent des terres arables, ce qui entraînera la révolte des Mau Mau au Kénya, les problèmes actuels du Zimbabwe, les difficultés futures de l’Afrique du Sud…

Au lieu de reprendre le Congo des mains de Léopold II, la gauche belge de l’époque n’aurait elle pas pu songer à déclarer son indépendance ?

C’était impossible, le Congo ne pouvait pas devenir indépendant : soit il aurait été annexé à l’ « empire français », soit les Britanniques auraient fait la jonction avec la Rhodésie. Et même les Allemands qui étaient présents au Tanganyka et au Cameroun en auraient fait la » Mittel Afrika ». La reprise a changé de mode d’exploitation économique : on est passé de la prédation à la production. Dans une économie de production, les ressources humaines sont importantes, il faut les préserver, en prévoyant des soins médicaux, une alimentation suffisante, des compétences et donc le développement de l’éducation.

La « mémoire coloniale » des Congolais est elle uniforme ?

Pas du tout, elle est très éclatée suivant que l’on se trouve au Bas Congo, au Kasaï, au Katanga. Dans les provinces du Nord Est, on se souvient de l’horreur que représentait l’exploitation du caoutchouc. Au Katanga par contre, les gens étaient plutôt fiers de l’Union Minière, pour eux la colonisation n’était pas si mauvaise. Cependant, l’Union Minière avait mis en place un système pratiquement carcéral, où les mineurs vivaient dans des camps de travailleurs. La société prenait tout en charge, logement, dans des maisons toutes pareilles, éducation, santé, loisirs. Les travailleurs subissaient un véritable formatage, ils n’avaient aucune liberté de déplacement, les syndicats étaient interdits. C’était vraiment un univers concentrationnaire, avec une totale déresponsabilisation des « indigènes »…Ils étaient ce que Tocqueville aurait appelé des « esclaves volontaires ». Cette dépendance aussi a laissé des traces, les gens sont habitués au paternalisme des sociétés minières…

Les Congolais pensent ils à demander à la Belgique des « réparations » ?

A cause de la forte implantation des religions, il est plus question de « pardon » que de « réparations »…Encore une fois, c’est aux victimes que l’on demande de prendre en charge le passé. Cependant, l’exemple de l’Italie qui s’apprête à dédommager la Libye est suivi de près par les jeunes : des étudiants de l’Université de Kinshasa m’ont demandé pourquoi, avec un tel passé, la Belgique leur fermait ses portes.

Grâce à Léopold II et après lui, la Belgique a-t-elle retiré beaucoup d’argent du Congo ?

Les sommes sont considérables, impossibles à chiffrer. C’est surtout la « dette coloniale » celle de 1960, qui a été étudiée par les historiens, mais il est certain que grâce à Léopold II la famille royale a gagné un patrimoine considérable, un portefeuille d’actions, des biens immobiliers. C’est au Congo aussi que les grandes banques ont commencé leur accumulation d’avoirs, que l’industrie belge, mais aussi le « génie » belge ont pu se déployer. Certains Congolais se demandent même si la crise de conscience nationale en Belgique n’aurait pas un lien avec la perte du Congo.
Les Belges devraient renoncer aujourd’hui à leur volonté d’ingérence, se souvenir de leurs responsabilités historiques dans les difficultés, les violences actuelles. C’est avec ironie que les Congolais considèrent l’ignorance joyeuse, assumée de votre ministre des Affaires étrangères, en disant «on voit bien qu’il ne sait pas ce que ses ancêtres ont fait… »