19 novembre 2008

Le désespoir des civils au Nord Kivu

Catégorie actualité

« Nous ne savons plus quel saint prier. Nous sommes condamnés à mort par toute cette violence, tous ces déplacements. Nous avons été abandonnés… » Quarante quatre associations congolaises du Nord Kivu, membres de la société civile, se sont unies pour lancer au monde un cri de désespoir : « dans la région de Rutshuru et ailleurs, nous sommes témoins de tragédies sur une échelle jamais connue dans notre histoire où des populations civiles sont exécutées sommairement, par balles ou à coups de machettes, couteaux, houes et épées. A Kiwanja, des corps gisent dans les rues et l’odeur des cadavres en décomposition salue les passants. (…) Les recherches continuent et on trouve toujours plus de cadavres enfermés dans les maisons ou jetés dans les latrines. (…) Lorsque les troupes conquérantes de Laurent Nkunda conquièrent de nouvelles zones, l’armée congolaise prend la fuite. En fuyant, les soldats tuent, pillent, violent et volent laissant derrière eux chaos et désordre. »
Dans une lettre poignante adressée à la « communauté internationale », les porte parole de la société civile dénoncent le recrutement forcé d’enfants « les groupes armés, surtout le CNDP, vont de maison en maison pour forcer les jeunes garçons et les adultes à aller au front, sans entraînement militaire. (…)La violence sexuelle a dramatiquement empiré et les forces armées ont fait du corps des femmes un champ de bataille… »
En conclusion, ce cri des représentants du peuple congolais constate l’impuissance de la Monuc et implore l’Europe pour qu’elle déploie d’urgence des troupes afin de protéger les civils, ou que le mandat de la Monuc soit renforcé plus encore.
C’est que la situation humanitaire s’aggrave chaque jour un peu plus, même si, pour la première fois, afin de laisser passer l’aide, les rebelles de Laurent Nkunda ont consenti de se retirer sur 40 km.
Mais l’aide arrivera-t-elle jusqu’aux plus nécéssiteux ? Sur le terrain, les équipes de MSF constatent parfois qu’elles sont bien seules. « Nous avons déployé au Nord Kivu 150 expatriés, qui travaillent jour et nuit dans 6 hôpitaux, 8 cliniques et 18 cliniques mobiles » explique Christopher Stokes, à la tête de MSF Belgique mais nous regrettons que les autres ONG craignent de quitter Goma et de se déployer plus avant. MSF estime cependant qu’un espace humanitaire existe et qu’il ne fait pas se montrer trop timoré : «il y a moyen de travailler, nous, nous franchissons les lignes de front pour porter les secours, cela suppose évidemment que nous parlions avec tous les camps en présence. »
Alors que la société civile locale ainsi que la plupart des agences humanitaires réclament à cor et à cri une intervention militaire afin d’assurer la protection de l’aide, MSF se montre dubitatif : « des escortes armées entourant les humanitaires transformeraient ces derniers en cibles, il y aurait confusion des genres… » Christophe Stokes, qui plaide pour le renforcement des distributions d’aide, constate aussi un effet dérivé de ces dernières : «il y a moins de viols lorsque l’aide arrive et est distribuée, car les femmes ne sont plus obligées de sortir pour chercher à manger… »
Par contre MSF qui travaille dans les villes et les localités partage l’inquiétude générale à propos des déplacés qui ont fui dans les montagnes et les forêts : « ceux là sont réellement hors d’atteinte », nous dit Anne Taylor depuis Goma, « ils sont privés de nourriture, d’accès aux soins, les familles sont dispersées, les gens se cachent par crainte des groupes armés… »Pour MSF si certains réfugiés prennent le risque de rentrer chez eux, la plupart préfèrent encore chercher refuge ailleurs…
C’est pour cela que la ville de Goma est surpeuplée. Des gens venus des campagnes sont hébergés par des connaissances, des parents. D’autres campent dans des écoles, des établissements publics. Via l’association EALE (en avant les enfants), soutenue par la Coopération belge, le père Mario Peres, directeur de don Bosco Ngangi, nous envoie cette lettre poignante : « une fille de moins de 15ans avec un bébé accueilli chez nous comme enfant non accompagné est venue nous dire qu’elle rentrait rejoindre ses frères au camp de Kanyarushininyia car son grand père venait de mourir et c’était lui qui gardait ses frères. Ses parents sont déjà morts en fuyant la guerre. (…) Une grand-mère avec sa petite fille nous racontait une histoire semblable : »c’était son fils qui venait de mourir, sa femme déjà décédée, elle était la seule personne pour garder 7 enfants. (…)Plusieurs des femmes qui sont accueillies au centre ont été violées, même des mamans qui sont déjà enceintes. Une maman arrivée le soir avec un enfant en pleine pluie, après avoir eu sa place et reçu un gobelet de bouillie, a tourné son enfant pour le coucher. Il était mort sans doute depuis plusieurs heures. (…)Au moment de l’enterrement un homme a dit à la maman : « tu as eu quelqu’un pour enterrer ton enfant comme un humain, nous, nous n’avons pas pu enterrer nos enfants tués dans la fuite, nous n’avons même pas pu empêcher les chiens de les manger. » Le père Mario raconte aussi « l’espoir des enfants qui, à peine survivants veulent étudier, des mamans qui ne savent pas qui est le père de leur enfant mais qui veulent le mettre au monde… »
Les récents combats ont obligé plus de 250.000 personnes à se déplacer, terrorisées : « dès qu’il s entendent les tirs, les gens partent » dit Anne <Taylor « ils laissent tout derrière eux ».
Les organisations paysannes relèvent aussi que cette guerre survient au plus mauvais moment : « il pleut, c’est le temps des semailles. Les champs sont abandonnés et l’an prochain il n’y aura pas de récoltes… Après la violence, il y aura un génocide par la faim… »