19 novembre 2008

Rose Kabuye veut faire exploser en vol le dossier Bruguière

Catégorie actualité

D’heure en heure, la population rwandaise, très mobilisée, a suivi les étapes du transfert de Rose Kabuye, directeur de protocole du président Kagame, qui a quitté la prison pour femmes de Francfort pour se présenter devant la justice française. Répondant aux autorités qui attendaient un demi million de personnes dans les rues, les associations de la société civile avaient largement mobilisé et des centaines de milliers de Rwandais ont manifesté dans toutes les villes du pays. Au-delà des slogans officiels de «solidarité avec notre chère Rose » et de dénonciation du rôle de la France et de l’Allemagne, les manifestants voulaient aussi exprimer un sentiment de plus en plus répandu en Afrique et dont le Rwanda se veut le héraut : le refus d’une certaine ingérence occidentale, dont, a ux yeux des Africains, la justice internationale se veut l’un des terrains d’action.
A ce sujet, l’ « affaire Kabuye » et plus largement le mandat d’arrêt lancé par le juge Bruguière contre neuf hauts dirigeants rwandais, accusés d’avoir perpétré l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, est parfaitement emblématique de cette justice considérée en Afrique comme une « machine de guerre ». En effet, depuis le début, l’ordonnance du juge français est apparue comme construite uniquement à charge, sans connaissance du terrain et basée sur des éléments invraisemblables comme l’existence d’un « network commando » qui se serait mis en position de tir à Masaka, fief de la garde présidentielle, pour abattre l’avion et regagner tranquillement sa base, et cela alors que partout dans la ville les miliciens hutus avaient déjà dressé des barrières. Le pire restait à venir : l’ordonnance Bruguière est désormais minée par la rétractation des principaux témoins sur lesquels reposait l’accusation ! Voici deux ans déjà, Emmanuel Ruzigana, un ancien militaire du Front patriotique rwandais, avait confié au Soir qu’alors qu’il se trouvait en Tanzanie et souhaitait gagner l’Europe, il avait reçu un visa pour la France et que dès son arrivée à l’arrivée à Paris, il avait été immédiatement conduit dans les bureaux du juge anti terroriste. Après un interrogatoire mené sans traducteur et où il s’opposa à plusieurs des assertions du juge, il eut le sentiment d’avoir été piégé et ne signa qu’une déposition de cinq lignes. C’est en Norvège qu’il prit connaissance des propos accablants qui lui avaient été prêtés et lors de notre rencontre, démentant le tout, il assura qu’Abdul Ruzibiza, à l’époque simple aide soignant dans les rangs du FPR, ne pouvait avoir connaissance de toutes les informations dont on lui prêtait le récit et qui furent publiés dans un ouvrage préfacé (sinon rédigé…) par l’historienne Claudine Vidal. Ruzibiza lui-même, dans plusieurs interviews données depuis la Norvège où il réside, vient également de se rétracter sur toute la ligne : il n’aurait rencontré Bruguière que durant trente minutes, n’échangeant avec lui que quelques mots, après quoi il fut invité à signer une déposition déjà rédigée d’avance ! « Il s’agissait d’une affaire montée de toutes pièces » s’exclame aujourd’hui le témoin préféré de Stephen Smith, Pierre Péan, Jean-Louis Bruguière et autres, qui précise que « Rose Kabuye est aujourd’hui victime de cette machination, son arrestation est illégale et absurde ».
C’est justement pour obliger les successeurs de Bruguière, les juges Philippe Coirre et Marc Trividic, qui ont succédé à Bruguière, d’ouvrir leurs dossiers et de soumettre les pièces à la défense que Rose Kabuye, en connaissance de cause, a demandé son transfert à Paris. Elle a quitté la prison de Francfort sans menottes, en compagnie de ses avocats et après une première rencontre avec les juges français, elle sera placée en résidence surveillée.
Combattante de la première heure du Front patriotique, Rose Kabuye, qui avait été réfugiée en Ouganda, est considérée au Rwanda comme une héroïne, non seulement pour ses faits de guerre mais aussi pour le combat qu’elle mène aujourd’hui, dans l’intention de « crever l’abcès » et de faire éclater la vérité. Si le dossier Bruguière, bâti sur des témoignages que leurs auteurs renient désormais, devait exploser en plein vol, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner pourraient enfin, ainsi qu’ils le souhaitent, renouer le dialogue et reprendre les relations diplomatiques avec le Rwanda, rompues depuis deux ans. Plusieurs tentatives de relance avaient échoué et Bernard Kouchner avait fait état d’un « blocage persistant » en raison des mandats d’arrêt.