21 novembre 2008

Les Congolais au dessous du volcan, les Belges dans un bac à sable

Catégorie actualité, commentaire

Le contraste est saisissant : d’un côté, des centaines de milliers de civils fuient sous la pluie, se recroquevillent sur la lave des volcans, sont volés, violés, massacrés, et de l’autre, ceux des ministres belges qui devraient être les plus touchés par la tragédie du Congo se comportent comme des enfants dans un bac à sable. Ils se font des oreilles d’âne et des grimaces, se jettent des boulettes et jouent des coudes…
Tout cela est lamentable : après que Louis Michel, sortant de son rôle européen, ait joué les bons offices, son fils Charles s’est précipité à Kinshasa, ravi d’être le premier sur la photo avec Kabila tandis que Reynders le «couvrait », en profitant du voyage de De Gucht en Inde pour envoyer à son collègue le coup de pied de l’âne à propos de l’affaire Fortis. Cependant, l’intervention des Michel père et fils, qui assurent avoir été des « facilitateurs » et avoir tenté de débloquer les relations entre Bruxelles et Kinshasa, n’a été rendue possible, sinon nécessaire, qu’en raison d’autres carences, bien plus graves.
Un bref rappel : c’est en avril-mai que la crise éclata entre Bruxelles et Kinshasa, à la suite du comportement agressif de Karel De Gucht.
Lorsque ce dernier lut un discours critique mais équilibré (qui avait fait l’objet d’un consensus à Bruxelles) ce fut à l’ambassade, devant… la communauté belge. Face au chef de l’ Etat, le ministre tint des propos tellement provocateurs que l’on peut se demander, avec le recul, si cet homme froid et rationnel n’avait pas programmé la crise, l’aggravant encore par des déclarations ultérieures, par exemple en revendiquant un « devoir de tutelle morale » sur notre ancienne colonie.
Depuis lors, les autorités belges, Leterme en tête, se sont comportées comme si on était encore au temps où un simple coup de fil à Mobutu, pardon, à Kabila, quelques plaisanteries amicales, s’ajoutant à des promesses financières, pouvaient tout arranger, en oubliant que depuis les élections de 2006, il y a, dans ce pays aussi, un gouvernement, des Assemblées. Bref plusieurs interlocuteurs responsables…
Mais surtout, les Belges ont négligé d’aborder le fond du problème : avant de normaliser, de rouvrir les deux consulats et de renvoyer les ambassadeurs, les Congolais demandaient, chiffres à l’appui, un reexamen de la coopération entre les deux pays, une redéfinition des relations bilatérales. Et aussi l’expression du respect, par les Belges, de leur souveraineté et de leur dignité. Etait ce trop demander ?
En tous cas, ils n’ont jamais été entendus. Le rétablissement de relations normales avec un pays qualifié de « prioritaire » n’a guère mobilisé d’efforts, à part un tour de piste à Kinshasa des présidents de la Chambre et du Sénat à l’occasion du 30 juin. Pire encore : alors que durant tout l’été, les feux passaient au rouge au Nord Kivu, les Belges, en dépit de l’ «expertise » dont ils se targuent et des informations alarmantes qui affluaient, n’ont guère pris d’initiative. Il est vrai qu’il y avait Pékin et les JO, la Georgie, les vacances… Bref, tout le monde avait la tête dans le sable et les quelques uns qui tiraient la sonnette d’alarme, Flahaut par exemple, se voyaient rabroués : « de quoi je me mêle… »
Il serait trop facile de conclure à la distraction, à l’indifférence : refuser de voir et d’entendre, c’est encore agir. Dans l’autre sens. Depuis l’éclatement de la guerre, les messages qui proviennent de Bruxelles sont confus, contradictoires : après avoir été opposé à une force européenne, De Gucht se rallie à l’idée, puis l’abandonne avant de vouloir renforcer une Monuc qui a fait la preuve de son inefficacité, il demande à Kagame d’exercer son «influence modératrice exercée sur Nkunda », ( !)plaide pour des négociations directes avec le chef de guerre avant d’évoquer la Cour pénale internationale…Sans contact direct avec Kinshasa, prisonnier de son ego, critiqué et débordé par ses collègues, on se demande bien ce que notre ministre va aller raconter à l’ONU. S’exprimera-t-il en ami ou en ennemi du Congo ? Plaidera-t-il ou non pour le renforcement de l’autorité légitime ou accentuera-t-il son affaiblissement ?
Quant au Premier Ministre, il demeure, de par sa fonction, le seul à pouvoir réparer les pots cassés, à rétablir un contact franc et honnête avec le Congo, moins pour soutenir les autorités en place que pour promouvoir la paix, bloquer la déstabilisation en cours et surtout prendre, urbi et orbi, la défense d’une population sacrifiée à des intérêts inavouables. Mais pour cela, il faut s’investir, écouter de vrais connaisseurs de l’Afrique (il y en a dans son propre parti, comme Luc Dhoore, de l’Awepa) réfléchir et, finalement, remettre de l’ordre dans le bac à sable…