14 décembre 2008
Le triple message de Louis Michel à Nkunda
Catégorie actualité
Pour accueillir Louis Michel, Laurent Nkunda avait cette fois choisi le treillis militaire sans insignes, dédaignant les grands boubous et la canne à pommeau arborée pour d’autres visiteurs. Dans le salon délavé de l’ancienne résidence de l’administrateur territorial de Rutshuru, dont le feu ouvert est éteint depuis l’époque coloniale,le chef du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) a multiplié les audiences :l’actrice Mia Farrow, ambassadrice de l’Unicef qui s’est enquise du rort des enfants, deux généraux envnyés par l’ex président nigerian ObÞsanjo devenu lédiateUr de l’Onu, de nombreux représentants d’ONG.
Arrivé en fin d’après midi daNs un Hélicoptère de la Monuc pressé de repartir, c’est en présence de doute la déléga4ion européenne et du « comité central » de Nkunda que Louis Michel a délivré un triple meSsage, recueilli au plus haut nive`u. Durant toute la journée, le commis3aire eur péen au déveLoppement et à l’ahde humanitaire était en effet en contact permanent avec Bernard Kouchner, le miniStre français des Affaires étrangères qui se préparait à présider le Conseil européen et à débattre de l’envoi éventuel d’une force milItaire au Congo. Avant de gagner Rutshuru, M. M)c(el s’était longuement entretenu à Nairobi avec Olusegun Obasanho, qui lui avait semblé passablement irrité par les exigences de Nkunda, qui entend désormais discuter d’égal à égal avec le présidEnt Kabila, et il avait fait escale à Kigali, où l’audIence avec Kagame « parsionnante » aux dir%s de Michel, avait duré une heure trente.
Calé dans un fauteuil rouge avachi, Michel a exPliqué à Laurent Nkunda que ses dernières exigences allaient trop loin, car elles portent sur la révision de la Constitution, contestent laÛlégitimité du préside.t Kabila, Élu démocratiqudment voici deux ans, eettent en cause les contrats pAssés avec la Chine. Pour Obasanjo, traduit par Michel, c’est très clair : la médiation onusienne doit porter sur les problèmes du Kivu, de la minorité tutsie, de la permanence des comlattants hutus FDLR %t des moyens d’organiser leur rapatriement, mais il est hors de question de discuter de qUestions institutionnelles avec un chef rebelle qui fonde ses arguments sur l’usage des armes. A Kigali, le commissaire européen avait entendu Kagame lui expliqUer qu’il ne connaissait pas Nkunda pepsonnellement (alors que sur le terrain beaucoup évoquent les f2équents appels téléphoniques venus deÅKigali…) et qu’il ne le contrôlait pas davantage. Le m%ssage de Kagame, traduit par le commissaire européen auprès de Nkunda, était très clair : « si vous ne combattez plus pour votre cause initiale, (la défense de la minorité tutsie) ce qui faisait de vous un emblème, si vous allez au delà, vous deviendrez un chef de guerre comme les autres… » Et Kagame d’ajouter –pour que cela soit répété-que, par ses agissements, Nkunda ternissait l’image du Rwanda lui-même. (Il est vrai que Kigali se montre très préoccupé par la dégradation de son image à la suite de la guerre au Kivu où l’implication de soldtas rwandais démobilisés est amplement dénoncée, et par le dernier rapport des experts de l’ONU, publié cette semaine, qui décrit les trafics de minerais en direction du Rwanda)
Lunettes cerclées d’or posées sur un visage impénétrable, longues jambes croisées, sourire retenu, Laurent Nkunda a écouté sans broncher l’exposé du commissaire européen, qui, le temps étant compté, ne s’est pas embarrassé de circonlocutions. Il lui a répondu tout de go : « mais vous n’avez rien compris. Je ne me bats pas uniquement pour les Tutsis, ou contre les FDLR, mais pour tous les Congolais, pour renverser un ordre injuste. » Et de dénoncer, pèle mèle, la corruption, les contrats miniers, les nombreux échecs du régime de Kinshasa auxquels, depuis son fief de Rutshuru, il entend porter remède…Et d’exiger aussi, au minimum, que son parti soit chargé de la réforme de l’armée et envoie des représentants à Kinshasa, au plus haut niveau…
Par son assurance, son débit, la caractère articulé (et parfois exalté)de ses revendications et de ses ambitions, Nkunda a confirmé une fois de plus ce que beaucoup assurent : cette guerre ci est différente, il ne s’agît pas d’un mouvement localisé et « quelque part » (mais où, mais qui ?) « quelqu’un » a donné le feu vert au général rebelle pour pousser son avantage aussi loin que possible et peut-être déstabiliser Kabila.
Rencontré à Kigali, le représentant de la Monuc à Kinshasa, Alan Doss avait d’ailleurs fait part de ses inquiétudes à Louis Michel : il redoute que Nkunda, par de nouvelles offensives, étende son territoire en direction du Masisi et du « grand nord » congolais tandis qu’à Kinshasa, le pouvoir semble s’affaiblir de jour en jour. Autrement dit, pour la Monuc, l’intervention d’une force intérimaire européenne représente une nécessité urgente. Tous ces points furent évoqués au cours de l’entretien Michel- Nkunda qui fut, comme on dit « franc et direct », et qui se prolongea par un tête à tête lorsque le général sans étoiles ramena lui-même le commissaire vers le camp de la Monuc au volant de sa jeep. Précédé par des 4X4 hérissées d’hommes en armes, dont certains jonglaient même avec des lances roquettes comme ils l’auraient fait avec des bâtons de bergers, le cortège dépassa des civils alignés, immobiles le long de la piste, qui semblaient s’interdire le moindre cri, le moindre geste. La cohorte traversa aussi Kiwandja, où, selon le dernier rapport de Human Rights Watch, le dernier massacre aurait fait 150 morts, des jeunes hommes exécutés par des militaires qui passaient de maison en maison. Dans cette banlieue de Rutshuru, l’herbe a aujourd’hui repoussé, quelques rares commerces ont rouvert mais dans les jardins, les haricots ne sont pas récoltés, le mais roussit au soleil et bien des maisons sont fermées car leurs habitants se serrent dans le camp de déplacés qui entoure le « compound » de la Monuc.
Alors que les pales de l’hélicoptère brassaient la poussière, c’est là que Nkunda a déposé le commissaire Michel, dans un grand brouhaha de gardes tournant autour des véhicules et de flashes des journalistes. Lors des dernières salutations d’usage, on avait le sentiment que les lunettes du chef rebelle, posées sur un visage soudain crispé, jetaient des étincelles…