14 décembre 2008
Les experts de l’ONU remettent les pendules à l’heure
Catégorie actualité
C’est un pavé dans la mare. Publié après dix semaines de recherches intensives sur le terrain et la consultation d’un grand nombre de documents, de témoignages et même d’écoutes téléphoniques, le rapport du groupe d’experts de l’ONU sur le pillage des ressources du Congo frappe fort, et de tous les côtés. Dans deux «études de cas » il examine en détail les tenants et aboutissants de deux groupes armés qui sèment la mort au Nord et au Sud Kivu, le Congrès national pour la défense du peuple dont le « chairman » est Laurent Nkunda, et Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, que Kigali qualifie de « génocidaires » car ils partagent toujours l’idéologie de la haine ethnique.
Les experts se sont aussi attachés à dénouer les nœuds financiers des deux groupes, avec leurs ramifications et leurs complicités non seulement dans les pays voisins, mais ailleurs dans le monde et aussi en Belgique.
Le Rwanda a déjà réagi de manière cinglante à ce rapport, l’accusant non seulement de contenir des inexactitudes ou des mensonges, mais pratiquement de vouloir torpiller les avancées que l’on enregistre en ce moment dans la région,encouragées entre autres par le commissaire européen Louis Michel : des opérations conjointes menées par le Congo et le Rwanda pour désarmer les « génocidaires »,le prochain rétablissement des relations diplomatiques entre Kigali et Kinshasa, la relance de la Communauté économique des pays des Grands Lacs et un nouveau sommet des chefs d’Etat de la région prévu le 21 décembre prochain.
Ce que Louis Michel appelle une embellie sur le plan diplomatique devrait, dans son esprit, permettre de faire l’économie de l’envoi d’une force européenne, alors que les demandes des Nations unies sont pressantes et que la population du Kivu vit dans la terreur.
En réalité, on peut se demander si la soudaine bonne volonté dont font preuve les divers acteurs de la crise n’est pas due aussi à la cruelle lumière que le rapport onusien jette sur des complicités obstinément niées jusqu’à présent.
Le rapport en effet détaille les nombreux soutiens que le CNDP a reçu de la part du Rwanda : envois d’uniformes (dont l’insigne aux couleurs du pays voisin était coupé au rasoir à l’arrivée), fournitures de munitions, comptes en banque ouverts au Rwanda, recrutements de soldats démobilisés, de réfugiés congolais et même d’enfants, opérés parfois par des officiers de l’armée rwandaise, avec des promesses de soldes allant de 100 à 500 dollars par mois (et qui ne furent jamais payés…)
Si on lit simultanément ce rapport qui illustre la collusion entre Nkunda et ses anciens frère d’armes rwandais et l’enquête de Human rights Watch sur le massacre commis à Kiwandja par les hommes du CNDP, on comprend mieux pourquoi Kagame assure soudain qu’il se distancie de Nkunda, qualifié de”chef de guerre” , assurant même au commissaire européen qu’il ne l’aurait jamais rencontré: tout se passe comme si le chef rebelle était soudain moins fréquentable, moins à cause de ses crimes, qui ne sont pas uniques, que par le fait qu’ils ont cette fois été constatés par de nombreux témoins, journalistes internationaux et enquêteurs des droits de l’homme. .
Mettant en cause les financiers du CNDP, le rapport évoque la « diaspora » mais surtout deux personnalités de poids : l’homme d’affaires rwandais Tribert Rujugiro Ayabatwa, conseiller officieux du président Kagame et fondateur du Groupe d’investissements rwandais, un conglomérat privé et… un Belge d’origine congolaise, Raphaël Soriano, aussi appelé Katebe Katoto, qui avait autrefois financé le Rassemblement congolais pour la démocratie et est domicilié près de Bruges. D’après les experts, le compte en banque ING de l’épouse de M. Soriano, Nele Devriendt, indique plusieurs transferts importants, versés à la Banque Commerciale du Rwanda au bénéfice de Mme Elizabeth Uwasse, l’épouse de Laurent Nkunda. La fortune de M. Soriano, qui est accusé d’avoir détourné des fonds d’état en Zambie,a longtemps été logée dans des comptes de la KBC et de ABN Amro.
Le rapport n’est pas plus tendre lorsqu’il décrit le financement et les complicités dont bénéficie le FDLR. Le groupe explique que les rebelles hutus contrôlent la majorité des sites d’extraction minière du Sud Kivu, d’où ils exportent l’or, la cassitérite, le coltan. Des matières premières vendues dans des comptoirs commerciaux puis exportées par des sociétés de la place, le Groupe Olive, Panju, WMC, MDM. D’après les experts, deux sociétés européennes sont les principales importatrices des minerais du Kivu, la société britannique Afrimex et la belge Traxys, qui l’an dernier avait acheté 1631 tonnes de cassitérite et 226 tonnes de coltan. Afrimex propriété de la famille Kotecha, à Bukavu, avait acheté 832 tonnes de cassitérite. D’autres flux d’or se dirigent vers les Emirats arabes, au départ du Burundi ou de l’Ouganda.
Le groupe d’études décrit aussi la collaboration étroite qui s’est établie entre les FDLR et l’armée congolaise : durant les affrontements de décembre 2007 comme au cours de la guerre qui a recommencé le 28 août, l’armée congolaise fait appel aux combattants hutus « sur une base de mercenariat » échangeant armes et munitions contre assistance dans les opérations militaires. Il arrive aussi que les combattants hutus rachètent leurs uniformes et leurs armes aux Congolais, contre un peu d’argent. Il apparaît aussi que le colonel Ngarambe, le plus important des « officiers de liaison » des FDLR, séjourne très souvent à Bukavu, où il rencontre régulièrement des officiers des Forces armées congolaises et des officiels de la Mission des Nations unies au Congo.
Paradoxalement, l’interdiction formulée à Kigali d’encore couper les arbres pour produire du charbon de bois afin d’éviter la déforestation, a incité les Hutus rwandais à occuper le parc naturel des Virunga et à y produire du charbon de bois… exporté au Rwanda. Rien de surprenant donc à ce que les gardes et les conservateurs du parc aient assuré avoir vu à plusieurs reprises des militaires rwandais s’infiltrer dans le parc et y mener des opérations militaires, afin de pourchasser leurs ennemis « génocidaires » !
Jetant une lumière crue sur les complicités nationales et internationales dont jouissent tant le CNDP que les FDLR (dont les principaux dirigeants résident en Allemagne et en France), le rapport onusien décrit aussi les moyens de transport aérien utilisés par les belligérants et leurs complices, des appareils qui se posent aussi en Europe…