19 avril 2009
“J’ai vu le corps d’Agathe Uwilingyimana”
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En avril 1994, Michel Habimana passait ses vacances à Kigali.
« Etudiant à l’Université de Nyakimana, j’étais aussi sous- lieutenant et j’étais venu à Kigali pour les vacances de Pâques. Ma famille, elle, était restée à Butare dont je suis originaire. Je logeais à l’ESM (Ecole supérieure d’état major), tout près du camp Kigali et du ministère de la Défense. »
Dans la soirée du 6 avril, l’annonce de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana ne surprend pas tout à fait les étudiants : «le journal Kangura avait déjà écrit que le président allait être tué, mais je n’avais jamais imaginé que cela irait aussi loin, qu’on tuerait aussi le petit peuple, les femmes et les enfants…Bien sûr, nous avons tous attribué cet attentat à l‘opposition, au FPR… »
Lorsqu’il est question du matin du 7 avril, Habimana alias Ngarambe rit trop. Il parle vite, enchaîne les phrases, les déclarations contradictoires. Dans un premier temps, il assure que pour les étudiants, la nuit a été calme. « Ce n’est que le matin, en nous levant, que nous apprenons que le Premier Ministre est morte et que ce sont les Belges qui ont abattu l’avion du président. Comme nous sommes tout près de la résidence de Mme Agathe, nous décidons d’aller voir, vers 8 heures du matin. Je prends ma douche, j’enfile mon uniforme et j’y vais. Je ne sais plus si je portais ou non mon arme… »
A Kigali, le général Rwarakabije, qui était le numero trois des FDLR avant de se rallier au Rwanda, contredit ces propos minimalistes : «en fait, dès l’aube, les étudiants qui se trouvaient à l’ESM ont été rappelés en renfort. Ils étaient dans la rue… »
Prudent, Habimana-Ngarambe refuse d’ailleurs de donner le nom de ses compagnons, les autres étudiants de l’ESM, sauf un, Cyprien Mugabagira, réfugié en Afrique de l’Ouest et qui est donc hors d’atteinte de la justice rwandaise.
Au fil de son récit, l’homme fournit de plus en plus de détails, laissant à penser que, loin d’être un spectateur arrivé tardivement sur les lieux, presque par hasard, il était dès le début aux premières loges et qu’il fut peut-être l’un des acteurs du drame. « Je me suis précipité dans la maison d’Agathe pour voir ce qui se passait. C’est dans sa maison qu’elle avait été tuée. Je suis allé vers le salon et j’ai vu son corps nu, qui portait beaucoup de traces de balles et de coups. Les autres m’ont raconté qu’on avait mis une bouteille dans son vagin, qu’on lui avait fait beaucoup d’histoires bizarres…
Un peu plus loin gisait le corps d’un homme, qui devait être son mari. En voyant cela, j’ai décidé d’être très prudent : après tout moi aussi j’étais de Butare, comme Agathe, et j‘ai pensé que tous les Sudistes risquaient d’être visés. La situation était très dangereuse. »
Pour Ngarambe : »Agathe a été tuée vers 5heures 30 du matin, à 6 heures tout était terminé. Elle a été victime d’une véritable opération de commando, des éléments détachés qui avaient été chargés d’une mission précise, la tuer ainsi que Joseph Kavaruganda, le président de la Cour suprème et d’autres politiciens. Ces « éléments », sans doute des membres de la Garde présidentielle, exécutaient des ordres qui avaient été donnés à la présidence. Ils savaient ce qu’ils avaient à faire. «
L’ancien étudiant de l’ESM s’esclaffe devant l’hypothèse selon laquelle Agathe Habyarimana, l’épouse du président assassiné aurait pu donner l’ordre d’ éliminer l’autre Agathe, le Premier Ministre, qu’elle détestait : « Vous n’y pensez pas… Une femme ne peut donner de tels ordres…Seul un officier supérieur a pu ordonner cela. »
Le timing donné par Ngarambe diverge cependant avec d’autres témoignages. A Kigali, une amie du Premier Ministre nous assure qu’ « à 7 heures 30, Agathe m’a encore téléphoné depuis sa maison, elle était très inquiète. Après j’ai perdu le contact. » L’amie poursuit : «Agathe savait que quelque chose se préparait : deux jours avant, elle m’avait dit avoir reçu des assurances du côté du FPR, selon lesquelles en moins de vingt minutes ils pouvaient venir la chercher s’il le fallait. Prévoyant de devoir fuir incognito, elle s’était même préparé un déguisement de paysanne…Mais rien de tout cela ne s’est passé, personne ne s’est porté à son secours… »