19 avril 2009
Les quinze années d’errance de Michel Habimana alias Ngarambe
Catégorie actualité, interview
Le parcours de Michel Habimana, alias le lieutenant colonel Ngarambe se termine ici, dans un camp militaire des environs de Kigali, au bout d’une longue piste qui se perd dans les broussailles. Vêtu d’un uniforme de l’armée rwandaise, menotté et pieds nus dans des babouches, l’homme semble étrangement à l’aise, volubile même, malgré les interrogatoires quotidiens auxquels il est soumis. Il ne se fait pas prier pour nous parler, et se lance dans un long récit volubile, dont l’apparente jovialité masque les contradictions et sans doute les mensonges. C’est à Goma que cet officier des FDLR (Forces démocratiques pour la défense du Rwanda) a traversé la frontière et retrouvé le Rwanda qu’il avait quitté au lendemain du génocide avec le grade de sous lieutenant. « Je vivais à Bukavu et lors de l’opération conjointe rwando congolaise, mes chefs m’avaient demandé de venir les rejoindre au Nord Kivu. Depuis le Masisi où nous étions, j’ai appelé le général John Numbi, qui dirigeait l’opération du côté congolais et il m’a invité à venir lui parler. C’est au Katanga, en 2001 et 2002 que nous avions fait connaissance. Lorsque nous nous sommes retrouvés, il m’a dit : «l’hospitalité congolaise est terminée, il faut rentrer dans votre pays ». Il m’a fait traverser la frontière et j’ai été remis au général James Kabarebe. »
Etranges retrouvailles que celles d’un homme considéré comme l’un des porte parole des « génocidaires » et le chef d’état major de l’armée rwandaise. A Kigali, Kabarebe nous raconte : «lorsqu’il a traversé la frontière, je l’ai accueilli. Nous avons parlé longuement, je lui ai demandé s’il haïssait toujours autant les Tutsis. Il a répondu que oui, que c’était cela son idéologie…Il a pris quatre bouteilles de bière en m’expliquant pourquoi, durant les quinze dernières années, les anciens militaires de l’armée d’Habyarimana s’étaient battus contre nous. »
Amené au camp Cami, Ngarambe raconte désormais, tout au long de ses interrogatoires, ses incroyables périples à travers l’Afrique centrale : après l’exode des Hutus qui suit la victoire du FPR, il se retrouve dans les camps de réfugiés du Kivu, puis fin 94, il est à Nairobi où se crée le RDR, «Rassemblement pour le retour des réfugiés». Il retourne au Sud Kivu et en 1996 lorsque Bukavu tombe, il fait route, à pied, à travers la forêt, vers Bangui la capitale de la Centrafrique où il arrive huit mois plus tard. De là, il gagne Brazzaville. « Tout au long du chemin, nous étions aidés par les missions religieuses et lorsqu’en août 1998, l’armée rwandaise s’est retournée contre Kabila père, nous avons gagné Kinshasa et lui avons offert nos services. Kabila n’avait pas d’armée digne de ce nom et ce sont nos 7000 hommes, formés et surtout motivés qui l’ont aidé à résister dans l’Equateur, le Kasaï, le Katanga. Pour nous, il était hors de question de rentrer au Rwanda, nous avions peur des tueries. ».
Aujourd’hui, Ngarambe assure que les temps ont changé : « les politiciens hutus restés au Congo sont déconsidérés, coupés de la réalité, ils réagissent encore comme en 1994 et empêchent les autres de rentrer. Moi je me rends compte que quinze ans ont passé, qu’il faut que la vie continue… Les autres vont finir par rentrer aussi,l’opération conjointe a été un succès…».
Si l’homme est philosophe, c’est parce que, durant ses années d’exil, il a voyagé : Kenya, Tanzanie, et même l’Europe, à l’invitation de la communauté Sant Egidio. A Bukavu, où il vendait du coltan et de l’or, il était connu pour son sens du business. Et aussi pour ses relations : « j’avais des contacts avec les gens de la MONUC, d’OCHA, du CICR, j’ai même rencontré une délégation d’ONG belges.. »
Alors qu’il se trouvait encore au Congo, le tribunal gaçaça de sa commune de Rusatira l’a condamné à la détention définitive, car après avoir quitté Kigali en avril 1994 l’homme est retourné sur sa colline et aurait pris la tête des massacres, en même temps que son père et son frère, eux aussi emprisonnés.
Ce que Ngarambe nie, jusqu’à aujourd’hui : « j’étais un militaire, à l’époque j’ai dit à ma famille que je n’étais pas d’accord avec les tueries… »