Rwanda : la solitude, quinze ans après
Kigali
Routes asphaltées ou en pierre taillée, villas qui ont poussé comme des champignons, Kicukiro est aujourd’hui l’un des nouveaux quartiers de Kigali. Cependant, malgré les bâtiments neufs et les exhortations du maire qui répète, à l’instar du président, qu’il faut reconstruire le pays, la douleur est toujours là. Depuis la foule amassée devant le « jardin de la mémoire » et le monument consacré au génocide, des cris jaillissent, perturbent les discours officiels. A tout moment, des corps convulsés ou immobilisés par les syncopes sont emportés par des ambulances. Lorsque Venuste Kasirika s’empare du micro et raconte son calvaire, son récit est ponctué par les sanglots qui secouent l’auditoire. L’histoire est connue, le film « Shooting dogs » l’a immortalisée. Dès le 7 avril, Venuste et ses voisins tutsis se sont sentis menacés et en dépit des promesses du colonel Rusatira, qui assurait que la gendarmerie allait les protéger, ils se sont rassemblés à l’ETO, l’Ecole Technique Officielle, où se trouvaient les Casques bleus belges. « Il pleuvait, le ravitaillement était difficile, les enfants tombaient malades, mais jusqu’au 11 avril, nous nous sommes sentis en sécurité. Soudain, vers 14 heures, nous avons vu la Minuar (Mission des Nations unies au Rwanda) se préparer à partir. Nous avons hurlé, protesté car à l’extérieur, les tueurs attendaient. Certains d’entre nous se sont jetés devant les camions, d’autres ont supplié qu’on les tue par balles car ils craignaient les machettes. Mais les Casques bleus ont tiré en l’air pour disperser la foule, et dès leur départ nous avons été encerclés. » Les Tutsis de l’ETO ont alors commencé à marcher vers le dépotoir de Nyanza, cheminant à travers une foule hurlante, qui les frappait, les injuriait. « Il y avait des grenades, dit Venuste, « les coups de machette pleuvaient et lorsque nous avons été rassemblés comme un tas d’immondices, on nous a mis à mort, systématiquement. Les Interhahamwe passaient pour achever les mourants à l’arme blanche, puis revenaient pour fouiller et dépouiller les cadavres. Moi, le bras arraché, j’ai survécu baignant dans mon sang, dissimulé sous d’autres corps… » lire la suite