21 mai 2009

Le grand bond en avant de la fibre optique

Catégorie actualité

« Dieu a oublié ses valises au Congo… »Lorsqu’il sirote une bière avec ses collègues congolais et désigne le fleuve immense qui coule en contrebas de Matadi, Hunter Xie s’enflamme : « ce pays a tout, l’eau, la terre, la forêt. Ne parlons même pas des mines… »Mais il ajoute «ce qui manque aux Congolais, c’est peut-être l’idéologie, la volonté de travailler ensemble… » Mwendanga, le traducteur originaire du Kivu, docteur en anthropologie de l’université de Pékin et marié à une Chinoise, traduit à la volée et la conversation devient générale. C’est que le petit groupe, rassemblé à la fraîche sur la terrasse de l’hôtel Ledya attend le grand jour : l’inauguration à Sanga du premier tronçon du câble à fibre optique qui reliera Moanda sur l’Océan Atlantique à Kinshasa, en passant par Matadi, soit une distance de 5650 kilomètres.
Le lendemain, le président Kabila lui-même déposera dans la tranchée un mince tube noir, dans lequel courent en parallèle des fils transparents, qui transmettront images et informations à la vitesse de la lumière, avec une capacité de 3,8 megabites par seconde.
Dans le village de Sanga, à 30 kilomètres de Matadi, où le câble devrait bientôt remplacer les quatre grands pylônes plantés par les compagnies de téléphone privées, les villageois écoutent attentivement les discours qui leur vantent ces autoroutes de l’information qui traverseront bientôt le Congo et ils enregistrent les mises en garde du gouverneur «ne coupez pas ce câble, n’essayez pas de vendre ces fils de plastique. Ce n’est pas comme le cuivre, commercialement, cela ne vaut rien… ». Lorsque le chef, ceint de plumes et décoré de médailles verdies par les années, prend la parole, il fait respectueusement observer que ses concitoyens, en premier lieu, souhaiteraient avoir accès à l’ eau potable «nous n’avons que des sources, et l’eau, souvent, est polluée… »
Hunter, pour l’occasion, a troqué sa chemise à manches courtes pour le costume de bonne coupe qui sied au président du bureau régional de la CITCC (China Iternational Telecommunication Construction Corporation). Optimiste, il observe que tous ces progrès viendront les uns après les autres car dit-il, « l’aide et l’exemple des Chinois vont inciter les Congolais à travailler mieux et plus vite. » Malgré la joie que lui inspire l’inauguration du premier tronçon de 200 kilomètres, il regrette que les travaux aient pris cinq mois de retard : « d’accord, nous nous sommes heurtés à des roches, nous avons du utiliser de la dynamite, inventer des solutions face à des problèmes inédits… Mais le plus difficile, c’était de convaincre l’Office des Douanes de libérer nos marchandises, d’obtenir de l’Onatra (Office des transports) qu’elle les stocke, de surmonter tous les obstacles bureaucratiques…»
Sur les collines qui dominent le port de Matadi, la tranchée d’un mètre vingt de profondeur venue de Moanda progresse à vue d’œil et même le jour de l’inauguration, les travaux ne se sont pas arrêtés. Deux jeunes ingénieurs chinois, You Jian et Jengji, venus de la province de Hunan, encadrent les travailleurs congolais qui creusent la terre meuble à la pioche, et sont répartis en équipes de jour et de nuit. « Le travail est dur », disent les creuseurs ruisselants de transpiration, «mais nous sommes payés à raison d’un dollar le mètre, et ces Chinois n’oublient jamais de nous donner à manger ». Tous, Chinois et Congolais, se plaignent cependant d’une difficulté imprévue : « chaque matin, nous retrouvons des serpents, et même des cobras, qui se sont glissés la nuit dans la tranchée et ne peuvent plus en sortir. Nous devons les tuer et cela prend du temps… » Car pour les Chinois, le temps, cela compte : «d’ici cinq mois, nous devons être arrivés à Kinshasa » dit Hunter, qui ajoute : «ici, à force de houspiller tout le monde, j’ai attrapé des cheveux gris » tandis que les deux jeunes ingénieurs ajoutent en riant : « et nous, à force de rester ainsi au soleil, nous allons finir par être aussi bronzés que les Congolais… »
La main d’œuvre ne manque pas : la société China Intertelecom Connection, filiale de China Telecom, a dépêché au Congo 80 ingénieurs et spécialistes qui encadrent 2500 Congolais recrutés au fur et à mesure que le câble traverse les villages en suivant le tracé de la route. «Ceux qui font défection sont aussitôt remplacés » dit Hunter, « car les hommes sont contents de gagner entre dix et vingt dollars par semaine ; ici c’est beaucoup… »Lui-même, responsable régional et chef de projet d’une puissante entreprise qui a posé ses câbles jusqu’au sommet de l’Himalaya afin de permettre la retransmission des Jeux Olympiques, gagne 1500 dollars par mois. En principe, il restera au Congo durant trois ans, et n’a encore pris, en tout et pour tout, que sept jours de congé, sans rentrer au pays. Vingt Congolais étant actuellement formés en Chine par la société, la deuxième phase du projet devrait voir diminuer le personnel chinois. Visiblement, les relations sont bonnes entre Hunter et ses collègues congolais dont l’un, Placide, vient tout droit de Grande Bretagne, où il travaillait pour la société Cable Wireless Nortel avant de décider de mettre ses compétences au service de son pays.
Cependant, Hunter est interloqué par la question classique posée aux expatriés : «aimez vous le Congo, les Congolais ? » Il répond avec simplicité : «oui, sans doute, même s’ils sont lents…Ce qui compte avant tout, c’est que j’ai un contrat à remplir, je dois respecter les échéances fixées. Pourquoi je fais ce travail ? Mais pour moi : en Chine, j’ai un fils unique et je veux lui payer de bonnes études. Je le fais aussi pour le Congo : ce câble, potentiellement, représente un grand progrès en matière de communications. Il apportera beaucoup d’argent à l’Etat congolais et plus précisément à l’OCPT, l’Office congolais des postes et télécommunications, dont les recettes, à l’avenir, pourraient s’élever à un milliard de dollars par an… »
Jean-Pierre Muongo, le directeur de l’OCPT, est un ingénieur commercial sorti de l’ICHEC à Bruxelles et, en Belgique, il a longtemps été l’un des cadres supérieurs de la société Canon. Rentré au Congo, c’est le secteur public qu’il défend : « l’Etat congolais a investi 85 millions de dollars dans ce projet réalisé par une société chinoise, une somme provenant d’un prêt chinois, consenti par Pékin au titre de l’aide au développement. Au Congo, en quelques années, les sociétés de téléphonie privées se sont partagé le marché, bénéficiant de dérogations alors que la loi prévoit le monopole de l’Etat. La seule Vodacom vient de récompenser son quatre millionnième d’abonnés…Désormais, c’est l’Etat congolais qui sera propriétaire du câble et il fera payer les droits d’interconnection aux opérateurs privés : sur les autoroutes de l’information, ces derniers devront s’acquitter d’un droit de péage, qui représentera un gain important pour les finances de l’Etat. »
Situé au cœur de l’Afrique, le Congo en effet a pour vocation de devenir un « hub » incontournable. Muongo précise : « ce cable ci, qui vient de Moanda, est relié au système WACS, West Africa Cable System, qui relie l’Afrique du Sud à la Grande Bretagne via le Portugal en passant par la Namibie, l’Angola, le Congo Brazzaville, le Nigeria, le Togo, le Ghana, le Cap Vert, les îles Canaries. Le Congo, en outre, veut être connecté d’Est en Ouest, un autre câble devrait relier le Katanga, le Kivu à l’océan Indien, via Kigoma en Tanzanie et via la Zambie. Il faut que la boucle soit bouclée… Pour nous, il s’agît là de l’un des rendez vous du futur, à ne pas manquer… »
Pourquoi le Congo, dont la majorité de la population est encore privée d’eau potable, d’électricité, de services de base, devrait il se doter, au plus vite, de cette technologie de pointe ? Pour Muongo, la réponse est évidente : « nous devons réaliser un véritable saut technologique. La fibre optique, qui permettra des connections plus rapides, plus sûres, sur l’ensemble du territoire, traversé à la vitesse de la lumière, ne servira pas seulement à la téléphonie, à la télévision. Elle permettra des vidéoconférences, le recours à l’imagerie médicale, elle sera surtout un outil essentiel en matière d’éducation, permettant l’enseignement à distance, voire le télétravail. Grâce à elle nos étudiants auront accès aux bibliothèques en ligne, pourrons suivre des cours dispensés dans des universités étrangères. Sautant les étapes, nous pourrons surmonter le retard pris en matière d’éducation en sautant les étapes… »
Ce projet audacieux, mis en œuvre par une entreprise chinoise et dont la première phase, -31 millions de dollars- devrait être terminée d’ici cinq mois ne fait cependant pas l’unanimité.
La Banque Mondiale, porte parole des bailleurs occidentaux, s’y oppose en arguant que l’OCPT, une structure gouvernementale aussi vieillie que toutes les administrations publiques du pays, n’a ni la capacité ni les moyens de gérer l’accès au câble. A cette objection les Congolais rétorquent en soulignant que des cadres nationaux de haut niveau rentrent de l’étranger pour relever le défi et que la Chine les aide à former la relève. Afin de déjouer les objections, l’idée d’un partenariat stratégique avec la société sud africaine Tesa Telecom est cependant avancée, fortes pressions à la clé.
D’autres difficultés sont également en vue : alors que l’Etat congolais, qui est le seul à avoir investi dans ces travaux importants, veut percevoir les « droits de péage » imposés aux opérateurs privés, la société sud africaine Vodacom, filiale de la puissante Vodaphone, à capitaux anglais et américains réclame le droit d’atterrage, c’est-à-dire le droit de contrôle des communications entrant et sortant dans le pays, au départ du câble à Moanda. Il s’agirait là d’une participation directe sur les recettes escomptées et la société avance le fait que, voici quelques années, elle avait pris des risques pour développer le téléphone portable dans un pays en guerre.
Pour les Congolais, la société a depuis longtemps récupéré sa mise, et largement : «en supposant que les 4 millions d’abonnés de Vodaphone dépensent un dollar par jour, imaginez la recette que cela représente annuellement…D’autant plus que le système est déclaratif ; nous devons prendre pour argent comptant les déclarations de la société, qui était autorisée à rapatrier ses bénéfices. A l’avenir, grâce au câble, tous les appels seront enregistrés : l’Etat veut reprend la maîtrise de son système de communications… »
Hunter le reconnaît : « tout cela met en jeu beaucoup d’argent, pour l’Etat, les recettes potentielles sont colossales… Si nos amis congolais le souhaitent, China Telecom pourrait elle-même être leur accompagnateur stratégique… »