21 mai 2009

Les Congolais tiraillés entre les contrats chinois et le FMI

Catégorie actualité

La visite à Kinshasa de Dominique Strauss Kahn, prévue pour le 24 mai prochain, suscite plus de spéculations que celle du président Sarkozy lui-même. En effet, les Congolais espèrent que le directeur du FMI réussira à concilier deux projets jusqu’à présent contradictoires : permettre au pays d’atteindre enfin le « point d’achèvement», qui signifiera un allègement substantiel du paiement des intérêts de la dette et accepter les » contrats chinois », essentiels pour le développement des infrastructures, (routes, hôpitaux, écoles, logements sociaux) et le démarrage des « cinq chantiers » de la reconstruction.
Sur le plan technique, en dépit de la crise financière et de la chute des prix des matières premières, le Congo estime qu’en juin prochain, il aura rempli les conditions requises pour que ses principaux créanciers consentent à effacer une partie substantielle de la dette, soit 6,3 milliards de dollars. Le service de cette dette absorbe chaque mois quelque 40 millions de dollars, une ponction qui freine le financement des secteurs sociaux (santé et éducation) et celui de la sécurité, essentiel à la stabilisation du pays.
Du point de vue de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire international, deux points continuent à poser problème. Le premier, ce sont les dérapages en matière de dépenses militaires. Elles ont augmenté en 2008 à cause de la guerre menée dans l’Est du pays, des opérations de désarmement des rebelles rwandais et finalement, de l’intégration des militaires du CNDP (Conseil national pour la paix et le développement, le mouvement de Nkunda) au sein des forces gouvernementales. Sur ce point, la Belgique, par la voix de Charles Michel, a fait observer qu’on ne pouvait à la fois inciter le Congo à désarmer les FDLR et à intégrer les groupes armés, et le pénaliser pour le coût de ces opérations.
L’autre point litigieux est beaucoup plus sensible : les Occidentaux, y compris la Belgique, estiment qu’on ne peut consentir un allègement substantiel de la dette congolaise alors que, dans le même temps, Kinshasa se réendetterait auprès de la Chine, en accordant la garantie de l’Etat aux contrats passés avec les sociétés chargées de réaliser les travaux d’infrastructures.
Du côté congolais, Raymond Tshibanda, Ministre de la Coopération internationale, insiste sur la complémentarité de la remise de la dette et du développement des infrastructures : «dans la plupart des cas, lorsque les pays pauvres accèdent au « point d’achèvement » et bénéficient de remises de dettes, les sacrifices consentis ont été tels qu’ils n’ont plus les moyens de réaliser des investissements importants, de faire redémarrer leur économie. Nous, nous voulons les deux : le soulagement financier ira de pair avec le développement de routes et des chemins de fer, ce qui bénéficiera à la relance de toute l’économie et générera de nouvelles ressources… »
De son côté, Pierre Lumbi défend becs et ongles les contrats passés avec la Chine : «étant ministre chargé des infrastructures, c’est moi qui suis allé à Pékin négocier le financement des travaux que je m’étais engagé à réaliser. Il s’agît d’accords de troc : en échange de grands travaux, que seules les entreprises chinoises ont la capacité de réaliser dans les délais requis et à prix compétitif, le Congo s’est engagé à permettre l’exploitation de ressources minières, à raison de 9 millions de tonnes de cuivre et de 200.000 tonnes de cobalt. Si les réserves actuellement connues ne nous permettaient pas de tenir nos engagements, d’autres prospections seraient entreprises. Nous trouverions d’autres moyens de financement, des terres agricoles par exemple. L’Etat, de toutes manières, ne donne sa garantie qu’en troisième ou quatrième position. Alors qu’en ces temps de crise financière, les Etats occidentaux s’engagent massivement aux côtés de leurs banques, pourquoi l’Etat congolais ne pourrait-il encourager le développement du pays ? »
Lumbi cite en exemple l’époque coloniale : « en 80 ans, la Belgique a réussi à financer le formidable développement du Congo, de ses villes, de ses voies de communication, uniquement grâce aux ressources naturelles du pays. Pourquoi les Chinois ne pourraient ils faire de même ? » Pour lui, les contrats chinois doublement avantageux : «en plus des réalisations prévues, ils nous rendent éligibles à la coopération chinoise, aux prêts préférentiels sur trente ans. Cependant, les intimidations n’ont pas manqué : outre les pressions exercées sur le plan intérieur, au niveau de l’Assemblée nationale par exemple, les représentants du FMI sont allés jusqu’en Chine pour tenter de bloquer les crédits, ou d’imposer une « coopération triangulaire » dans laquelle ils seraient partie prenante. »
A Kinshasa, l’ambassadeur de Chine, M. Zechian Wu s’exprime dans un français châtié, digne d’un ancien élève de l’ENA (Ecole nationale d’administration) à Paris. Sans langue de bois, il dénonce la « mauvaise foi » manifestée par le FMI : «lors de la négociation des contrats de joint ventures, nous étions parfaitement conscients du fait qu’il fallait absolument éviter que le Congo contracte de nouvelles dettes. En réalité, c’est la Chine qui a pris tous les risques : si les mines actuelles ne suffisent pas, nous investirons dans de nouvelles prospections et c’est l’Eximbank chinoise qui les financera… »
Dans une langue fleurie, le diplomate répète que la Chine, « n’est pas un pays agressif et veut être amie avec tout le monde ». Sans y toucher, il glisse cependant « qu’il est contradictoire de voir les institutions internationales et les pays occidentaux s’intéresser aux réserves financières de la Chine, qui est le premier partenaire économique de l’Union européenne, et tenter en même temps de nous bloquer en Afrique et plus particulièrement au Congo… »Et de conclure, avec une soudaine fermeté : «ces contrats sont irréversibles, nous n’allons pas reculer, et les Congolais non plus… »
Après la visite de Dominique Strauss Kahn à Kinshasa, le «club de Paris », qui rassemble les principaux créanciers du Congo, devrait se réunir en juin prochain. Alors que les Français adoptent une position souple, que les Belges recherchent une solution de compromis, les Américains, plus durs, ont déjà fait savoir qu’avant de consentir à une annulation de la dette congolaise, ils exigeraient la revisitation des contrats chinois…