Voici 25 ans, une gigantesque opération humanitaire, initiée par des artistes et des musiciens, soutenue par un public immense, avait permis de faire face à la famine qui décimait l’Ethiopie. Face aux effets alors conjugués de la sécheresse et de la guerre, l’opinion unanime s’était juré « plus jamais cela ». Hélas, un quart de siècle plus tard, les pluies ont à nouveau disparu, et dans sept pays africains, les effets de la sécheresse se conjuguent à ceux du réchauffement climatique pour menacer de famine et de mort 23 millions de personnes, le tiers de la population britannique !
Les pays les plus gravement touchés sont le Kenya, l’Ethiopie, la Somalie et l’Ouganda. Le Soudan, Djibouti et la Tanzanie sont également frappés.
Le photographe belge Roger Job vient de rentrer de son cinquième voyage au Turkana, dans le Nord du Kenya. Dans cette région, voisine de la Somalie et de l’Ouganda, il assiste, témoin impuissant et désolé, à la fin d’un mode de vie, celui des peuples nomades. Depuis un an, tous les deux mois, Roger Job passe deux semaines dans ces montagnes éloignées de tout ; il accompagne les groupes de nomades qui cherchent l’eau, les pâturages ; il partage leur connaissance consommée du milieu, leur art de s’adapter aux ressources, de tirer profit d’un milieu qui n’est hostile qu’en apparence. Mais cette fois, lui aussi désespère : « tout est en train de se terminer… J’ai parfois le sentiment de prendre les dernières images d’une culture qui a duré 6000 ans, qui représente une étape essentielle de l’évolution de l’humanité. Même les mariages, qui rassemblaient plusieurs chefs de troupeaux et des milliers de bêtes, n’ont plus lieu. Désormais, tous vivent au jour le jour… »
De plus en plus, l’espace dévolu aux éleveurs se rétrécit, les guerres chassent les nomades de Somalie, les cultivateurs défendent leur espace et depuis trois ans, la sécheresse fait le reste : les puits sont à sec, les pâturages sont surpeuplés et les éleveurs, les uns après les autres, sont obligés, la mort dans l’âme, d’abattre leurs troupeaux.
Dans le Wajir, au Nord du Kenya, on a récemment découvert 200 bêtes, mortes autour d’un puits desséché et dans la région, des gens survivent avec moins de deux litres d’eau par jour. Moins que la chasse d’une toilette européenne…
Désespérés devant leur bétail qui meurt de faim, les éleveurs abattent les bêtes et les mangent. Roger Job a photographié ces «grandes boucheries à ciel ouvert » où la disparition des animaux entraîne à terme, celle de la culture des peuples nomades : ceux qui ne seront pas emportés par la faim et la maladie devront changer de mode de vie. Essayer peut-être d’émigrer, vers une Europe qui leur fermera ses portes…Et, plus sûrement encore, se rassembler dans les camps de réfugiés.
Pour le photographe, «il faut agir en amont, empêcher les troupeaux de mourir et donc leur fournir du fourrage, en attendant que les pluies reviennent. Car si les bêtes disparaissent ou doivent être abattues, les nomades ne sont plus que des morts vivants, des désespérés qui ont troqué leur liberté séculaire pour la dépendance, la perte de leur honneur, de leur autonomie… » Et de citer l’initiative, peu connue, d’une ONG belge, «Pharmaciens sans frontières ». Celle ci, aux confins du Kenya et de l’Ouganda, tente de sauver les troupeaux, ou propose aux nomades qui ont été contraints d’abattre leurs bêtes de leur payer la viande, afin que, dès que possible, les éleveurs aient les moyens de racheter de nouvelles têtes de bétail et de repartir au plus vite, libres à nouveau…
Aujourd’hui comme hier, les agences humanitaires sont sur le qui vive : Oxfam, Action Aid et les autres sonnent le tocsin, lancent des appels à l’aide. Roger Job le constate : « une fois de plus, les nomades sinistrés seront dirigés vers des camps de réfugiés, vers les centres de nutrition, et l’aide d’urgence se mettra en place. » Cette dépendance, certains la refusent déjà. Job témoigne : «certains chefs de campement, après avoir du abattre tout leur cheptel, leur capital mais aussi leur orgueil, ont préféré se donner la mort… »
Dans les camps d’ailleurs, l’aide est loin d’être garantie. En effet, le Programme alimentaire mondial, qui jadis redistribuait les surplus des fermiers européens et américains appelle au secours, car dans la seule Corne de l’Afrique, il lui manque 977 millions de dollars pour répondre aux besoins d’urgence durant les six mois à venir.. En Ouganda, le gouvernement qui a fait appel aux donateurs n’a reçu que la moitié des sommes escomptées. En Somalie, on estime que plus de la moitié de la population (3,8 millions de personnes) est touchée, non seulement à cause de la sécheresse mais aussi parce que la guerre empêche les cultivateurs de produire des denrées alimentaires.
Ces carences de l’aide ne sont pas dues uniquement à la fatigue des donateurs, à leur éventuelle indifférence. D’autres facteurs interviennent : désormais les surplus américains et européens sont utilisés dans les biocarburants, la production agricole mondiale est globalement en baisse et surtout, les donateurs ont de plus en plus le sentiment qu’envoyer de la nourriture peut soulager, dans l’urgence, mais ne règle rien à long terme.
Voici 25 ans en effet, lors de la première prise de conscience mondiale, de bonnes résolutions avaient été prises afin de briser le cycle chronique des crises : organiser les communautés, créer des systèmes d’alerte précoce, stocker des excédents durant les bonnes années (c’est la parabole des vaches grasses et des vaches maigres…). En Afrique australe par exemple, le Zimbabwe avait été chargé, vers la fin des années 80, d’assurer la sécurité alimentaire de la région et de créer des stocks stratégiques, des réserves de maïs à n’utiliser qu’en cas de disette. Mais à l’époque, les institutions financières internationales avaient convaincu les dirigeants de renoncer à ces mesures préventives et de faire confiance à la loi du marché. Après avoir été vendus au prix coûtant, les stocks du Zimbabwe ne sont plus jamais été reconstitués.
Cette fois encore, Oxfam insiste sur la prévention : recréer des systèmes d’alerte précoce, créer des stocks de nourriture, de médicaments, développer des programmes d’irrigation . Ainsi par exemple, en Somalie, Oxfam construit des « birkhads » des puits protégés qui permettent aux communautés de récolter l’eau pendant la saison des pluies afin de la stocker jusqu’à la saison sèche. Mais ce type de programme, peu spectaculaire, ne reçoit jamais que 0,14% de l’aide internationale.
Roger Job, lui, répète qu’il faut travailler en amont, que « sauver les troupeaux, c’est sauver les pasteurs et que le pastoralisme représente le plus bel exemple d’adaptation de l’homme aux conditions du milieu » Pour lui, les nomades, amoureux des grands espaces et qui ne réussissent à s’en sortir qu’en prenant le large, ne témoignent pas seulement du passé de l’humanité, d’une époque révolue, « ils sont les derniers premiers hommes que nous fûmes et ils sont peut-être déjà ce que nous serons si un jour tout se casse la gueule… »