8 novembre 2009

Irina Bukova, la nouvelle “patronne” de l’Unesco

Catégorie actualité, interview

A la veille de son entrée en fonctions le 15 octobre prochain, Mme Irina Bukova, a accepté de nous rencontrer et de présenter les principaux points de son programme et de ses réflexions. Elle a d’abord expliqué comment son parcours personnel et personnel l’avait conduite vers ce poste de directrice générale de l’Unesco

Diplomate de carrière, je suis spécialisée dans le multilatéral. Représentant la Bulgarie auprès des Nations unies, je me suis particulièrement intéressée aux questions de droits de l’homme, de l’égalité des femmes ; j’ai participé aux trois conférences sur le sujet, Copenhague, Nairobi et Bejing voici 13 ans déjà. Sur le plan personnel, j’ai toujours été mue par un grand intérêt vers le monde extérieur, les langues étrangères, les voyages, les cultures…A l’Unesco, je vais retrouver ces thèmes qui me sont chers, comme l’égalité des femmes, la justice, la solidarité, des valeurs tellement importantes dans un monde globalisé…L’Unesco n’est pas une agence d’aide au développement, mais elle contribue à la réflexion sur les valeurs, elle est forte dans le domaine des idées et là, j’espère apporter ma contribution…

Notre époque est celle du choc des conceptions du monde… Quel sera le message de l’Unesco ?

L’analyse doit aller plus loin… Nous célébrons cette semaine la chute du mur de Berlin : la fin des divisions idéologiques a accéléré la globalisation et l’ouverture de chaque région du monde. Nous sommes témoins d’une tendance nouvelle : alors que les avancées se multiplient, les gens, en même temps, se sentent beaucoup plus insécurisés. La globalisation a tiré des millions de personnes de la pauvreté, mais elle a aussi creusé le clivage entre les riches et les pauvres et aggravé la situation dans certains pays, l’Afrique en est un exemple. Dans ce nouveau contexte créé par la globalisation, le rôle de l’Unesco est plus important que jamais. Depuis le début, j’ai repoussé cette idée de « clash des civilisations » et lorsque je me trouvais à Harvard, j’ai eu l’occasion de le dire à Samuel Huntington lui-même. Je me trouvais alors en compagnie d’un professeur turc, originaire d’Istanbul, et nous étions tous les deux très fâchés par cette théorie. Non seulement je n’y crois pas mais je la trouve dangereuse. Il n’y a pas de murs entre les civilisations, les cultures. Pour moi, ce qui existe, la civilisation humaine est une, et il n’y a pas de murs entre les différentes cultures. Prenez l’exemple de mon pays, la Bulgarie : il est multiculturel, multireligieux, depuis des siècles nous sommes un carrefour des civilisations, de cultures, cinq siècles sous les Ottomans, une culture très développée dans les temps médiévaux, cinq siècles sous les Ottomans… Nous avons l’expérience de vivre ainsi dans un milieu multiculturel. Ma propre famille se compose de 80% de musulmans. Ayant vécu dans cette atmosphère, je trouve qu’il est très dangereux de présenter les conflits actuels en termes de clash des civilisations. Je suis convaincue du fait que l’Unesco a un rôle extrêmement important à jouer. Si l’organisation n’avait pas existé, c’est maintenant qu’il aurait fallu la créer !
La globalisation, la crise, créent le besoin de plus d’échanges, de dialogue, de tolérance : pour l’Unesco, c’est le moment d’agir, à travers l’éducation, la culture, nos projets, nos idées… Je partage entièrement les propos du président Obama sur la nécessité du dialogue, du respect des différences.

Votre élection avait cependant été critiqué dans le monde musulman, en particulier dans la presse égyptienne…
Tout cela appartient au passé, dans toute élection il y a des gagnants et des perdants, il est normal qu’il y ait des déceptions…J’ai été élue par 66 votes, une majorité écrasante, et j’ai rencontré ensuite les ministres de chaque pays arabe et ils m’ont assurée de leur soutien…

Vous avez déjà adopté des positions assez critiques à propos du port de la burqa…

Dès le début, j’ai dit que j’étais contre la burqa. Comme Européenne, nous pouvons proclamer nos valeurs, la liberté d’expression, l’égalité hommes femmes. Mais il ne s’agît pas seulement de faire des déclarations. L’objectif de l’Unesco, sa force, c’est de transformer les sociétés, de les faire avancer, d’éduquer les femmes, les familles, de donner aux femmes les moyens d’être indépendantes et respectées. L’Unesco est là pour contribuer à cette transformation des sociétés, c’est plus important que multiplier les déclarations politiques.
Pour les femmes, deux questions sont essentielles : avoir accès au savoir, et accès au pouvoir. En France, la question de la burqa suscite beaucoup de débats, mais l’essentiel est ailleurs.

Comment allez vous promouvoir l’égalité d’accès des femmes à l’éducation ?
Nous devons mener une campagne permanente. Mobiliser les opinions publiques, les ONG, les intellectuels, les politiciens autour de ce thème. Et plus encore en période de crise car alors, grande est la tentation est de sacrifier les filles. Rappelons que l’Unesco est leader dans le programme « éducation pour tous ». Nos deux priorités sont l’Afrique et l’égalité des sexes. Le lien est très étroit entre ces différents thèmes, l’éducation, l’Afrique, les femmes…
Nous voudrions mobiliser plus de ressources pour ces projets, convaincre les institutions financières de les financer en priorité.
Les chiffres sont assez révélateurs : il y a dans le monde 775 millions d’analphabètes, dont les trois quarts sont des femmes ! Il faut donc renforcer les programmes portant sur l’éducation des filles, sur l’alphabétisation des adultes. Beaucoup de fonds et d’associations poursuivent ce même objectif et le rôle de l’Unesco, c’est de mobiliser une coalition beaucoup plus large autour de ces idées, créer de nouveaux partenariats.
Il faut aussi éduquer les sociétés elles –mêmes…J’aime citer l’exemple de la fondation créée au Qatar par Sheikh Amoz, l’épouse de l’émir du Qatar. Elle a créé cette fondation avec comme priorité l’éducation des filles et des femmes, en Afrique, au Moyen Orient et aussi dans les pays qui ont connu la guerre, comme l’Irak. Chaque année, cette femme extraordinaire organise une sorte Davos de l’éducation, un grand rendez vous international sur l’éducation, qui est un bon exemple de mobilisation de l’opinion publique mondiale sur le thème de l’éducation des femmes et des filles…

L’Unesco se soucie-t-elle de l’exode des cerveaux, depuis les pays du Sud vers le Nord ?

Il s’agît là d’un problème global et je reconnais qu’en Afrique, dans le domaine de la santé, la situation est particulièrement préoccupante. L’une des options est de développer davantage l’éducation supérieure en Afrique, où il n’y a pas assez d’infrastructures, où les enseignants ne sont pas d’un bon niveau. Par conséquent, les gens ne sont pas suffisamment formés, ni à la gestion de l’économie, ni à celle de la société.

Lorsque vous accordez la priorité à l’Afrique, sur quoi comptez vous mettre l’accent ?
Je le répète, l’éducation, c’est la priorité des priorités.
L’Unesco est leader reconnu dans l’enseignement primaire et nous avons déjà élaboré beaucoup de documents de stratégie, organisé plusieurs conférences sur l’éducation. Nous préparons la conférence sur l’éducation des adultes au Brésil début décembre et prônons partout la gratuité de l’enseignement primaire. Tout cela doit s’inscrire dans une stratégie beaucoup plus globale, portant sur les différentes étapes de l’éducation, prenant également en compte la formation technique et l’enseignement professionnel, prévoyant l’introduction de la science dans l’enseignement secondaire. L’Unesco réfléchit aussi aux rôles respectifs de l’Etat et du secteur privé en matière d’éducation et en ce moment nous examinons la manière dont l’enseignement dispensé par les madarsas (les écoles coraniques) peut être inclus dans le curriculum. C’est une recherche que nous venons d’entamer…
Dans certains pays, l’accès aux technologies de l’enseignement à distance est difficile, j’ai visité beaucoup de pays africains, comme le Niger. A cause de la pauvreté, de la sécheresse, des conflits, les infrastructures manquent terriblement. Beaucoup de pays africains sortent de conflits armés et sont confrontés aux problèmes de l’intégration de certains groupes de population

Quel peut-être le rôle de l’Unesco dans les pays « post conflit » ?
L’Unesco a pour mission de se tourner vers les pays les plus pauvres, ou ceux qui sortent de conflits, République démocratique du Congo, Sierra Leone, Côte d’Ivoire….Nous devons accompagner les gouvernements dans la formulation de leur politique en matière d’éducation et de sciences. Modeste dans son budget mais forte dans ses idées, l’Unesco a la capacité de rassembler les partenaires…
Pour des pays qui sortent de la guerre, quel peut-être le rôle de la culture ?
La culture pourrait jouer un rôle beaucoup plus important encore dans les pays post conflit, car elle implique la connaissance et le respect des valeurs, la sauvegarde du patrimoine et en particulier du patrimoine immatériel.
Cette défense du patrimoine immatériel, c’est la réponse de l’Unesco à la globalisation…Il s’agît de donner des repères, de restaurer la confiance, de reconnaître l’importance que certaines manifestations représentent pour des communautés humaines, même si elles ne sont pas universelles.
La convention sur la diversité des expressions culturelles est importante pour tout le monde, elle encourage le développement des industries culturelles autonomes et des partenariats, il s’agît là d’une ressource importante pour les pays africains, qui sont très forts dans le domaine de la culture, de la créativité, de l’imagination. L’Unesco peut faire beaucoup pour développer les échanges dans ces matières, ce qui peut être bénéfique pour le tourisme, le développement, c’est un grand chantier en perspective. Il faut aussi empêcher le pillage des artistes africains…L’Unesco a pour rôle d’encourager l’ autonomie de chaque culture nationale ; la culture ne peut être considérée comme une marchandise, elle doit être protégée. Nous travaillons donc sur l’application de la convention sur l’exception culturelle a qui a été signée par plus de cent pays et nous entendons bien la faire respecter.
Je vais lancer un débat sur le thème « culture et développement », c’est un thème essentiel…Nous débattons aussi sur la sauvegarde des langues peu utilisées, ou menacées de disparition, la réflexion est en cours…