24 décembre 2009

Alioune Badiane (ONU Habitat): la pauvreté urbaine mord la peau

Catégorie actualité, interview

Dans le cadre de Africités, nous avons rencontré Alioune Badiane, représentant de ONU Hbaitat, ainsi que Jean Bakole qui représente l’organisation à Bruxelles auprès de l’Union européenne.

Votre organisation est basée à Nairobi, où un million de personnes vivent dans les bidonvilles. Que faites vous pour améliorer la situation ?

Notre rôle ce n’est pas de construire des maisons. Nous avons une mission normative : quand des Etats ont besoin de guide politique pour résorber les bidonvilles, éviter les évictions forcées, Habitat les aide à trouver des solutions. A Kibera, le plus grand bidonville de Nairobi où vivent un million de personnes, 2500 logements ont été construits avec l’Etat kényan. C’est le début d’un programme de dix ans. A Nairobi, la fracture urbaine, une sorte de ségrégation, demeure très vivace : il existe plus de 220 sites de bidonvilles où vivent plus de deux millions d’habitants. Pour résoudre ce problème, il faudra un Etat fort, comme on le fait ici au Maroc: en 2005 nous avons lancé ici la campagne dénonçant les bidonvilles et immédiatement, le gouvernement a pris une décision nationale, faire en sorte que d’ici dix ans il n’y ait plus de bidonvilles dans le pays. D’autres Etats africains, comme le Mali, le Sénégal, suivent cet exemple très volontariste, créer des villes sans bidonvilles. Nous allons aider l’ensemble des pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) à résorber leurs bidonvilles avec l’aide de l’Union européenne et l’appui d’Habitat.

Les politiques de coopération des pays européens sont elles suffisamment sensibles à la problématique des villes ?

Aucun Etat avancé ne peut plus ignorer le fait urbain, mais il est vrai qu’au niveau des opinions publiques européennes, privilégier le milieu rural cela passe mieux……De toutes façons, la dichotomie ville-campagne est un faux débat : en Afrique tous les urbains ont des attaches rurales. La manifestation de la pauvreté dans le milieu urbain est cependant bien plus difficile : en ville un pauvre perd sa dignité car il a le spectacle de l’opulence. La pauvreté urbaine est abjecte, elle vous mord la peau ; si vous buvez l’eau, vous devenez malade, l’air est vicié, vous voyez les vitrines et vous avez faim… Cette pauvreté est plus pénible à vivre mais aussi plus explosive dans les villes que dans les villages. La pauvreté urbaine produit aussi l’insécurité : les milliers de jeunes Africains qui ont pris la mer, qui sont coincés aux portes de l’Europe dans des camps de concentration viennent de partout, mais ils sont passés par les quartiers des villes. La pauvreté grandissante dans les zones urbaines doit être un objet de préoccupation commun…
Hier les villes se peuplaient de migrants venus des campagnes, aujourd’hui nous en sommes à la troisième génération d’habitants des bidonvilles…Dans ce contexte, le recrutement est facile pour les bandes mafieuses…

Les bidonvilles d’Afrique représentent ils une menace pour l’Europe ?
Voyez la Somalie : les pirates sortent des villes et vont en mer arraisonner des bateaux. Aucun pays d’Europe n’a les moyens d’endiguer cela, tout ce que l’on fait c’est demander au Kénya d’emprisonner ceux que l’on fait prisonniers. Et après un mois, ils sont remis en liberté…
La Somalie c’est le miroir de ce qui s’est passé en Afrique de l’Ouest : en Guinée Bissau, les narco trafiquants colombiens ont pris un Etat en otage. Quand on laisse des pays subsister dans l’insécurité permanente, c’est ce qui arrive, on tue même le président…La sécurité c’est un enjeu planétaire, tout est lié dans notre village global. C’est pourquoi j’appelle l’Union européenne à considérer la question urbaine comme un élément fondamental du développement. Dans les villes africaines il y a urgence, par tous les moyens les jeunes de Kinshasa, de Lagos et d’ailleurs arriveront chez vous…

Les habitants des quartiers populaires n’ont-ils pas mis au point des solutions adaptées, plus durables, moins coûteuses pour répondre à des défis comme la distribution de l’eau, la gestion des déchets ?

Cette durabilité n’est que transitoire car le niveau de la population le permet encore. L’enfouissement des déchets transportés par les charrettes, c’est possible mais à un moment donné, il faut passer à autre chose…
Dans les villes d’Afrique il faut intégrer des innovations venues d’Europe mais aussi appliquer de nouvelles techniques, celles que nous offre le solaire par exemple…Hélas, en Afrique ces réponses environnementales sont moins présentes qu’elles ne le sont en Europe…
Nous essayons aussi d’inciter à la limitation de la croissance des villes, qui empiètent sur les terrains agricoles, autour du Caire par exemple. Il faudra construire en hauteur, réduire l’impact écologique sur l’espace…

Quel est le message que vous avez adressé à Copenhague ?

Nous voulons un engagement entre les autorités locales, les Etats, les partenaires au développement. Il n’est plus possible d’ignorer les autorités locales. Nous avons adressé un message d’alerte, d’urgence mais aussi d’espoir ; nous devons avancer ensemble, riches et pauvres, il y a interaction entre les villes du Nord et celles du Sud, les barrières n’existent plus…
Je veux aussi souligner l’énorme potentiel que représentent tous les jeunes Africains qui vivent dans les villes européennes, un potentiel de savoir faire, de connaissances technologiques, d’intelligence. On peut rêver d’un brassage de connaissances…En outre, il y a, de plus en plus, des retours vers l’Afrique, sous forme d’argent principalement. Ces contributions familiales s’investissent dans la nourriture, les vêtements mais aussi dans l’amélioration des logements, dans des investissements à plus long terme. Jusqu’en 2000, l’Italie avait un compte spécial destiné aux envois de fonds de la diaspora… L’Afrique suit le même chemin…