4 février 2010
Cureghem. Plongée dans un quartier de Bruxelles
Catégorie actualité
Cureghem. C’est un petit quartier d’Anderlecht, à quelques mètres de la maison communale. Ses frontières sont invisibles, mais tout le monde les connaît. D’un côté, la sortie TGV de la gare du Midi, les taxis qui font la file autour d’une place luisante de pluie, un hôtel restaurant de luxe pour dîners d’affaires et gens pressés : la capitale de l’Europe tient son rang. Olivier, éducateur, qui a longtemps travaillé dans la maison des jeunes de la rue Brogniez, ouvre de grands yeux. Même s’il passe ici chaque jour, jamais il pénétré dans ces vastes salons. Son monde à lui s’ouvre juste derrière les hauts immeubles flambant neufs. De ce côté-là, les pavés sont disjoints, des poubelles ont été abandonnées, des fragments de meubles sont posés contre les façades, et aussi de vieilles télés que des Bulgares se chargent de récupérer.
L’autre limite du quartier, à moins d’un kilomètre, c’est la place Clemenceau. Une vaste esplanade, où les travaux durent depuis des mois ; des lumières parcimonieuses, des logements sociaux en construction, une station de métro joliment décorée, où Danielle Anciaux, assistante sociale, ne descend plus jamais. Pas plus qu’Hélène, 18 ans, une blonde flamboyante, ou que Hamsa, professeur de français, d’origine tunisienne. Lorsqu’il pleut, la place est glauque et vide, lorsqu’il fait sec, des garçons s’installent sur les barrières pour bavarder, raconter des blagues ou mater les passants, et ces derniers se sentent alors provoqués. Il y a parfois des injures, des bousculades. Ou pire. Voici quelques semaines, un jeune Africain a été poignardé et, sur le trottoir de la rue Rossini, il a fallu attendre plusieurs jours, jusqu’à ce que la pluie lave les traces de sang. Dans le métro, une gamine a été violée.
Le père d’Hélène, M. Roussi, un Grec qui a acheté sa maison dans le quartier en 1979, est formel : « ma fille ne sort pas seule, ni le jour ni le soir. Quatre fois par jour, sa mère l’accompagne à l’école, comme sa sœur de 16 ans. » Danièle, la maman, reconnaît que sa fille, une grande blonde coquette, maquillée, attire le regard, avec ses longs cheveux bouclés, ses vêtements à la mode : « les garçons l’agressent et les autres filles, celles qui portent le foulard, la traitent de pute »
« Tous les Grecs, qui voici trente ans habitaient le quartier, sont partis » dit M. Roussi, de même que les Italiens et les Espagnols. Il n’envisage cependant pas de déménager : « ici, les communications sont faciles, et la maison, que mon père avait achetée après son arrivée en Belgique, est vaste et confortable…Quand Hélène ira à l’univ, elle changera de quartier si elle veut… »
Lelia, elle, revient chaque jour à Cureghem, comme son frère Bruno, qui habite Braine l’Alleud et apprécie « l’atmosphère méditerranéenne » du quartier : « ici au moins, il y a des magasins ouverts le soir, des gens qui se connaissent ». Les parents de Lelia, venus de Sicile voici 35 ans, ne cessent d’améliorer leur maison, d’en transformer les dépendances, qui abritaient naguère de petits ateliers de couture. Eux aussi regrettent la sécurité d’hier : «quand je pense » dit le père « qu’avant, on pouvait laisser la bouteille de lait sur le seuil de la porte… »A l’instar de tous les vieux Bruxellois, ils se souviennent de l’époque où le quartier accueillait une population d’artisans, des fourreurs, des couturiers, qui exposaient leur production dans de vastes magasins réservés aux grossistes. Aujourd’hui des Pakistanais ont pris la relève, ils importent des vêtements ou de la quincaillerie « made in China » et des centaines d’emplois ont disparu.
Olivier le travailleur social a peur de traverser le quartier, car il s’est heurté à des bandes de dealers, mais il rappelle que « dans certains blocs, le taux de chômage s’élève à 70% tandis que 40% des jeunes de 18 à 25 ans sont sans travail… »
Si Lelia revient à Cureghem, si elle défend ce qui est resté « son quartier » c’est parce que, même habitant Ath où ses enfants sont à l’école, elle n’est jamais vraiment partie : « j’ai étudié à l’Institut Notre Dame, puis après mon régendat j’y suis revenue comme enseignante. C’est ici qu’il y a du travail à faire. Même si on a l’impression que la commune délaisse ce quartier trop pauvre, on doit s’accrocher… »
L’Institut Notre Dame…Plus de 500 élèves en humanités, 120 en professionnelle, six classes en première année du secondaire, deux à la fin. De hauts murs de brique, devant l’entrée un sas et une caméra que Pierre Gilles, entraîneur de foot et éducateur ne quitte pas des yeux. Des pierres bleues qui rappellent que l’établissement fut fondé en 1909 par le chanoine Roose, et dépend toujours du diocèse de Malines Bruxelles. Cette école naguère destinée à la bourgeoisie d’Anderlecht est aujourd’hui un établissement dit « D Plus », à « encadrement différencié », à « discrimination positive ». En fait de discrimination, Lelia relève que « ceux qui pourraient se sentir discriminés, ce sont plutôt les « Blonds », ceux que naguère on appelait les « Flamands ». Ces derniers ne sont pas, comme on pourrait le croire, les Belges d’origine, -il n’y en a pratiquement plus- mais ceux qui veulent étudier, qui s’accrochent, refusent de devenir des caïds…Mohamed, premier de classe, c’est un « Blond »… »
Lorsqu’elles entrent dans l’école, les filles s’arrêtent devant un grand miroir et se débarrassent de leur foulard si elles en portent, des Africaines resserrent leurs tresses, les petits jouent dans des préaux qui portent encore des noms d’écrivains « Rimbaud… ». Dans les coins, sur les escaliers, des ados bavardent, se taisent au passage des profs mais ils répondent amicalement au salut de Danielle Anciaux. L’assistante sociale les connaît tous ; elle a animé l’ étude des plus jeunes, elle leur a expliqué comment étudier avec méthode, elle a convoqué les parents pour leur expliquer que les enfants devraient aller dormir plus tôt, elle a tenté d’apprivoiser, par vagues successives, les derniers arrivés qui parlaient à peine le français et les a confiés à Laila, à Hasma, aux enseignantes qui tenteront de les mener jusqu’à la fin du secondaire ou les laisseront partir dans la section professionnelle, deux rues plus loin. Danielle a aussi organisé de nombreuses excusions, à Breendonk, à Versailles ou, plus simplement, au Parlement bruxellois mais elle reconnaît que « si les jeunes, tout excités par le fait d’être dans un autre monde, se tiennent plutôt bien, le regard que les autres posent sur eux est quelquefois gênant… »
Cette semaine, Danielle n’a aucun mal à convoquer une dizaine de rhétos dans son bureau, une petite pièce aux murs de brique où elle a accroché des tableaux qui attirent le soleil et rappellent le Brésil, sa patrie d’origine.
Garçons et filles se font appeler Youssef, Riki, Saïd, Myriam, Malik, ils s’embrouillent quelquefois car ils mélangent vrais et faux prénoms. Ils ne demandent qu’à parler, à raconter ce qui s’est passé le vendredi 13 novembre dernier, lorsqu’ils se sont rassemblés devant la maison communale : « au départ, ce n’était qu’une simple manifestation… Depuis la veille nous avions été convoqués par des SMS, il s’agissait de protester contre le comportement de la police, non seulement à la prison de Forest, mais tous les jours, dans notre quartier… » Ils se souviennent évidemment des pierres et des matraques, de l’incendie du commissariat et des locaux de la commune, de l’intervention des renforts. Mais de cette violence là, ils n’ont guère envie de parler. Eux, ce qu’ils savent, c’est qu’ils ont « explosé » quand ils ont appris ce qui s’était passé à Forest : « des prisonniers musulmans ont été battus, déshabillés, obligés de s’agenouiller, d’insulter le Prophète… C’est notre religion qui a été bafouée, notre communauté toute entière qui a été humiliée… Nous nous sommes révoltés, en même temps que les autres jeunes du quartier… » Ce qu’ils ne disent pas, c’est que parmi les manifestants se trouvaient des jeunes en liberté provisoire, qui portaient encore des bracelets aux chevilles et qui se sentaient totalement solidaires de leurs « potes » de Forest, des amis, des grands frères…
Ce qui est sûr, c’est que les manifestants ont aussi voulu protester contre le comportement quotidien des policiers de la « zone Midi ». Abdel raconte que, voici quelques semaines, il a été contrôlé cinq fois, un après midi où il sortait avec une fille : « j’ai été humilié devant ma copine. Le policier, en me fouillant, me disait « je vais t’apprendre la loi » pendant qu’un autre ajoutait « j’en ai marre de ces crapules ». Lorsqu’on les regarde, sans rien faire, les policiers nous crient « tu veux ma photo ? » et ils demandent nos papiers…
Pour Malik « les flics, c’est le danger. Lorsque j’ai été attaqué par des dealers en sortant de l’école, j’ai appelé les copains, la police, jamais. Une fois, j’ai été contrôlé, amené au poste, puis frappé, à travers des bottins de téléphone, pour que cela ne laisse pas de traces… »Saïd, en une seule journée, a été contrôlé trois fois par le même policier « il me disait, « ici, c’est moi qui parle, pas toi. La loi, c’ est moi… » Tous évitent de traîner dans la gare du Midi, si proche pourtant : « il y a trop de chiens, trop de flics, là, il y a des patrouilles, ici, dans le quartier, c’est plus rare… »
Ces jeunes, qui achèvent cependant le secondaire, se sentent à la fois prisonniers de leur quartier, sécurisés dans ce périmètre où ils connaissent tout le monde et décidés à le défendre contre les nouveaux venus : les bagarres avec les Africains sont fréquents et se règlent quelquefois au couteau, les Européens de l’Est, Tchétchènes et autres Polonais ne font pas long feu et se réfugient dans le bas de Forest, les Brésiliens sont mal vus car leurs femmes sont trop sexy, les « Blonds » ont la vie dure. C’est que ces ados s’ennuient, estiment que l’école ou le quartier ne leur proposent pas assez d’activités : « à Saint Guidon, il y a un atelier de musique, à Etterbeek, des activités sportives, du théâtre, la maison des jeunes de Forest organise des voyages. Nous ici, on n’a rien, à part une école des devoirs ou des stages, mais il faut payer… On a l’impression que la commune nous oublie… Avec l’école, en quatre ans, on est allés une seule fois à Bruges… »
Certains de ces ados n’ont jamais vu la mer du Nord, ou les Ardennes : l’école n’a pas les moyens d’organiser les excursions car les parents ne pourront jamais payer les suppléments et les jeunes n’ont même pas l’autorisation de vendre, à leur profit, des sandwiches ou des boissons dans l’école car il y a des distributeurs…Pour Mauro Saccomano, le manque de moyens est une explication, mais pas la seule : « les professeurs refusent souvent d’accompagner les élèves en excursion, ils ne sont plus assez motivés… »
Ce qui est pire, c’est que ces jeunes, qui terminent cependant leurs humanités comme un parcours du combattant, se demandent à quoi tout cela servira : « les profs nous disent parfois que nous n’avons pas le niveau pour aller à l’univ, nous avons l’impression que là bas, c’est un autre monde… »
Et de citer l’exemple d’ « anciens » qui, après avoir déjà fait deux ou trois ans à l’ULB, ont laissé tomber lorsqu’ils ont compris que, de toutes façons, ils avaient peu de chances de trouver du travail à cause des discriminations…
Des éducateurs craignent de lâcher « leurs » jeunes dans la jungle de la ville à la fin du secondaire : « certains trouvent du travail, déjà durant les vacances, aux abattoirs d’Anderlecht ou ailleurs, d’autres rencontrent des caïds et se lancent dans des trafics… » Des profs assurent que les réseaux islamistes recrutent ici, que des jeunes, sitôt leurs études terminées et leur diplôme d’humanités en poche, sont envoyés à Londres ou plus loin encore, grossissant les effectifs d’Al Quaida et autres groupes apparentés…Mais comment vérifier ?
Ce que Pierre Gilles, l’éducateur qui veille sur l’entrée de l’établissement, sait avec certitude, c’est « qu’il se passe parfois de drôles de choses sur le trottoir : je dois empêcher les jeunes de sortir en dehors des heures de classe, je dois surtout empêcher des « anciens » de rentrer. On a l’impression que cette école est le seul lieu où les jeunes du quartier se sentent chez eux ; quand les classes sont finies, ils traînent dans la cour, restent là à bavarder comme s’ils n’avaient pas d’autre endroit où aller… Des anciens, des élèves qui ont été renvoyés essaient de revenir, pour garder le contact avec leurs petits frères, avec leurs copains. Souvent, ceux qui ont été exclus de l’école et obligés d’aller en professionnelle ou ailleurs, ont la haine. Ils reviennent, rôdent, provoquent des incidents. Lorsque la bagarre éclate, on appelle à la rescousse les copains, les frères, la famille, il y a des attroupements et si la police arrive c’est pire que tout…Les policiers démolissent le travail des éducateurs… »
Pierre Gilles, géant débonnaire qui veille sur « son « école avec la vigilance d’un énorme toutou, a lui aussi le sentiment que le quartier est abandonné : « où sont les éducateurs de rue, les « stewards », les propositions d’animation ? »
Ce qu’il ne dit pas, mais que d’autres nous racontent, c’est que des éducateurs de rue ont été « pointés », menacés au couteau, depuis qu’il leur aurait été demandé de signaler à la police les « jeunes à problèmes » qui n’auraient pas encore été fichés…
Dans la cour aux pavés disjoints, le soir tombe avant la fin des classes ; dans les couloirs, la lumière est parcimonieuse, les élèves qui sortent lentement de l’école mettent du temps à se disperser et traînent devant les boucheries hallal et les épiceries pakistanaises. Il pleut, l’hiver bruxellois semble installé pour toujours. Et pourtant, lorsque Nihale et Sheila déboulent dans le bureau de Danielle, la pièce se ranime, les tableaux reprennent des couleurs… Car ces deux filles, d’origine marocaine, ont passé dans cette école les plus longues années de leur vie, six années de primaire, six années de secondaire. Elles ont grandi juste à côté, rue Grisart, et connaissent tout le monde dans ce qu’elles appellent « notre village ». Nihale raconte : « c’est ici que mon père, qui travaille à la STIB, s’est installé voici trente ans. Certes, le quartier change, mais nous, avec nos voisins espagnols, nous échangeons le couscous ou les gâteaux. Ma sœur, qui travaille dans le tourisme, vend des voyages… au Maroc, mon frère est comptable. » Elle, avec des étoiles dans les yeux, explique qu’elle a réalisé son rêve, grâce à l’école : « lorsqu’en classe de troisième, Catherine Brescheau et Adeline Testart ont organisé un « atelier-théâtre », mon amie Leila et moi nous nous sommes inscrites. Jusqu’en rhéto, nous n’avons jamais manqué une séance, une répétition, nous avons joué devant les élèves, devant les gens du quartier, qui n’en revenaient pas. Et puis nous avons décidé de poursuivre, dans l’art dramatique. Nous étions quatre à vouloir entrer au Conservatoire…»
Ces gamines, Catherine Brescheau les a « coachées, « drillées » pendant quatre ans et aujourd’hui, ayant brillamment réussi le concours d’entrée, Nihale est en troisième année de Conservatoire tandis que Sheila, qui veut devenir enseignante, est aussi assistante théâtrale. Nihale veut devenir actrice, puis professeur d’art dramatique et estime que c’est dans son quartier, dans son école, qu’elle a tout appris : « les gens de ma rue m’ont soutenue, les garçons comprenaient que je voulais m’accrocher et surtout, des profs comme Hasma m’ont enseigné comment me battre, comment m’approprier mes désirs, les faire aboutir…J’ai grandi à Cureghem, et je sais que si on s’accroche, tout est possible… »