Moteur coupé, la pirogue glisse lentement le long de la berge du fleuve Kasaï, guidée par de longs bâtons que le pilote plante entre les roseaux afin de guider son approche. A quelques mètres, en équilibre instable, des pêcheurs jettent dans les eaux rouges de longs filets lestés de boules de plomb. Ils en ramènent des poissons argentés que dès l’aube suivante, les femmes amèneront au marché. Lorsque des enfants surgissent sur la berge et nous aperçoivent, ils hurlent « mundele, mundele » et courent prévenir les vieux de cette étrange apparition. Dans le village de Umutuke, qui apparaît soudain dans un bras du fleuve, avec ses cases dont les toits dépassent à peine des roseaux, les vieux sont assis en cercle sur des sièges en bois qui rasent le sol, tellement bas qu’ils préfèrent ne pas se lever. De loin déjà, ils nous saluent cordialement. Il y a longtemps qu’ici les Blancs ne viennent plus ici, tout au plus les voit on quelquefois passer au loin, dans des canots rapides se dirigeant vers « Bifir » c’est-à-dire « bifurcation », ce point où se mélangent les eaux des fleuves Kwango et Kwilu avant que ces eaux mêlées se jettent à leur tour dans le flot du Kasaï, diluant le brun et le rouge dans un même courant qui, à Kwamouth rejoindra l’immense Congo…Les vieux ne se plaignent pas vraiment, ils ont du poisson, un peu de petit bétail, du manioc, des fruits. Et surtout, loin des yeux, ils sont tranquilles. Alors que le soleil couchant fait flamber le miroir des eaux, Albert Kasongo, le chef de ce village de 2850 habitants surgit soudain, tout agité, et brise la quiétude. Avec lui, le ton change. Il confisque la parole aux vieux et, pour une fois qu’il a affaire à des Blancs, énumère toutes les besoins du village : faute d’école, les enfants étudient difficilement, les produits des champs ne peuvent être transportés qu’en pirogue à Bandunduville car il n’y a pas de route, les pêcheurs manquent de filets, de hameçons, ils n’ont pas de carburant, le centre de santé est détruit. Bref l’essentiel fait défaut et et nous sommes priés de transmettre le message au gouverneur.
Ce dernier, le docteur Richard Ndambu nous reçoit dans un bureau remis à neuf. Bientôt, il prendra ses quartiers dans une grande bâtisse blanche, avec colonnades et barza (terrasse) que les autorités locales ont rénovée aux frais de la province, dans le souci de préserver la première maison construite par le fondateur de la ville, l’ explorateur Emile Banning qui donna son premier nom à la cité. Le gouverneur est un homme décidé, ombrageux aussi: il détesta nous voir fréquenter le ministre de l’agriculture Roger Pembe et par la suite suspendra ce dernier, puis le nommera à d’autres fonctions l’empêchant de mener à bien d’ambitieux projets soutenus par lm’Union européenne…Malgré son mauvais caractère, le gouverneur est un homme d’action : sur les 75 écoles qu’il a promis de construire, 20 ont déjà été inaugurées, dix nouveaux centres de santé son prévus, dont 5 déjà terminés, les édifices publics sont rénovés et Bandunduville se prépare à inaugurer la première prison construite dans le pays depuis l’indépendance. Dans ce grand bâtiment blanc, une modeste cellule a été préservée en hommage à Simon Kimbangu, que les Belges immobilisèrent brièvement ici alors qu’ils amenaient le prophète vers la prison du Katanga où, en 1959, la mort mit fin à ses 29 années de détention.
Membre du parti majoritaire, le PPRD, le gouverneur a décidé d’aller de l’avant : « nous n’attendons pas que Kinshasa nous rétrocède 40% des recettes, ainsi que le prévoit la Constitution, nous levons nos propres taxes et, sur fonds propres, nous avons entamé la reconstruction, lancé les cinq chantiers du président. »Si de petits villages isolés sur le fleuve comme Umutuke sont encore à l’écart, partout ailleurs il est clair que le changement est arrivé.
Le Bandundu, vaste comme la moitié de la France et qui sera un jour découpé en trois provinces distinctes (Kwilu, Kwango et MaiNdombe) est souvent moqué et sous estimé à Kinshasa, car, à part quelques gisements de diamants, il ne dispose pas de ressources minières. C’est cependant d’ici que viennent bon nombre d’habitants des quartiers populaires de la capitale et surtout, c’est le Bandundu qui nourrit la grande ville, avec ses arrivages quotidiens de sacs de manioc, de charbon de bois, de maïs, de poulets… Les mangues succulentes ne sont même pas transportées, elles tombent des arbres et, comme les avocats, il suffit de les ramasser… lire la suite