24 avril 2010

Congo retro: une colonie qui n’a rien coûté à la Belgique

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Léopold II en est convaincu : il faut que la Belgique, comme les autres puissances de l’époque, ait une colonie, un « complément » outre mer. Il est bien le seul de cet avis : à l’époque, la situation économique de la Belgique est satisfaisante, les Belges ne souhaitent pas émigrer. Pour financer son ambition, il puise dans sa cassette personnelle, dont l’évaluation, en 1881, oscille entre 30 et40 millions de francs de l’époque. A la fin de 1885, il aura dépensé 11 millions et demi de francs, en plus des 400.000 francs apportés par les souscripteurs du Comité d’études du Haut Congo. Ce qui l’oblige à emprunter auprès de la banque Rotschild, auprès de laquelle son compte, en 1885, est débiteur de 2.700.000 francs.
Si le roi dépense sans compter, pour financer les expéditions de Stanley, fonder l’Association internationale du Congo qui n’est qu’un prête nom, défendre sa cause auprès des puissances et payer les lobbyistes, il considère les sommes engagées comme des investissements : le Congo, dont il dispose comme d’un bien privé, doit lui rapporter, afin qu’au plus tôt, il puisse récupérer sa mise initiale. Tous les historiens (Stengers, Maurel, Van Temsche) le reconnaissent : si les arguments humanitaires ( la lutte contre les esclavagistes, la mission civilisatrice…) ont été avancés dans les réunions internationales, la motivation première était la recherche du profit. Jusqu’en 1890 cependant, le pari se révèle hasardeux : malgré l’exploitation de l’ivoire le Congo se révèle un gouffre financier et la Belgique, en 1890 consent au roi un prêt de 25 millions, échelonné sur dix ans.
C’est alors que se produit le premier des miracles économiques : l’apparition des premières automobiles fait exploser la demande de caoutchouc. En 1890, le Congo n’exportait encore qu’une centaine de tonnes de caoutchouc, dix ans plus tard il en exporte 6000 tonnes et les produits du domaine rapportent plus de 18 millions. Le Congo devient rentable et le souverain, tout à sa vision d’une Belgique plus belle et plus moderne, organise immédiatement la transfusion. La Fondation de la Couronne, créée en 1901, reçoit au Congo des terres immenses, 250.000 km2, un dixième de la superficie totale de l’Etat dont les produits, essentiellement le caoutchouc, génèrent un revenu important. La Fondation a pour mission de réaliser de grands travaux d’urbanisme, qui changeront le visage de Bruxelles.
Dès 1901, la Fondation se lance dans des acquisitions immobilières et des constructions qui, en 1908, passeront à l’Etat belge, pour une valeur de 60 millions de FB. Un cas d’exception, relève Stengers : pour appuyer Léopold II, la Belgique a engagé quelque 40 millions et, moins de vingt ans plus tard, elle en récupère vingt…
L’instrument de cette exploitation des ressources est la politique domaniale : des agents de l’Etat indépendant sont chargés d’obliger les indigènes à récolter l’ivoire puis le caoutchouc, des prestations effectuées au titre d’ « impôt ». Ce système, qui reposait sur la contrainte, donna lieu à de nombreux abus, très tôt dénoncés, y compris en Belgique où le leader socialiste Emile Vandervelde, désigna un jour le Cinquantenaire comme « les arcades des mains coupées ».
Lorsque la Belgique, en 1908, reprend le Congo, elle est soucieuse de désamorcer les critiques qui ont suscité les premières mobilisations humanitaires du 20eme siècle, elle entend mettre fin aux excès et, tout imprégnée des valeurs de l’époque ( la suprématie naturelle des Européens, l’ « indolence »des indigènes…) elle entend « mettre le Congo en valeur » et réaliser « une mission civilisatrice ».
Cependant, les principes du système, coulés dans la « Charte coloniale » sont clairs : la colonie ne doit rien coûter à la Belgique, une cloison étanche sépare les budgets des deux pays.
C’est à Bruxelles que tout se décide : le gouverneur général, secondé par des fonctionnaires venus de Belgique, doit rendre compte au Parlement belge. Le Congo sera régi par ce qu’on appellera la « trinité coloniale » : l’administration, les missions, les « trusts », c’est-à-dire les grandes sociétés.
Léopold II lui-même avait déjà fait appel au grand capital : la banque Rotschild, puis le baron Lambert lui avaient avancé les fonds, ainsi que le banquier anversois Alexandre Browne de Tiège, l’homme de confiance du roi, le capitaine Albert Thys avait créé la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’industrie, l’homme d’affaires Edouard Empain avait fondé la CFL (Compagnie du chemin de fer du Congo supérieur aux Grands lacs africains) en échange d’importantes concessions foncières au Kivu, et la Compagnie du Katanga, filiale du groupe Thys avait été fondée en 1906.
Fondées à Anvers, des sociétés commerciales concessionnaires (l’Anversoise créée en 1902 et l’ABIR (Anglo-Belgian india rubber and exploring) se voient céder des terres où le caoutchouc sera exploité. Le roi possède des actions dans ces sociétés et touche la moitié de leurs dividendes.
Ce n’est qu’en 1906 que la puissante Société générale de Belgique avait accepté de s’associer au projet congolais, participant alors à la création de l’Union minière du Haut Katanga, de la Compagnie des chemins de fer du Bas Congo et de la Forminière (Société internationale forestière et minière) dont l’une des filiales était le Chemin de du Congo.
Après 1908, ces grandes sociétés vont étendre leur emprise sur le pays, avec une seule limitation : la pénurie de main d’œuvre. En effet, la démographie est en chute libre et en 1930, revenant d’une mission en Afrique, le futur roi Albert 1er exhorte le Congrès colonial : il craint que la population congolaise, minée par le travail forcé de l’ère léopoldienne, victime de maladies nouvelles propagées par l’ouverture des routes, épuisée par de multiples obligations, ne subisse le destin tragique des Indiens d’Amérique.
Alors que dans les pays voisins, le Kenya, l’Ouganda, les trois quarts des exportations sont représentées par le café et le coton produits par les indigènes, la fortune du Congo se construit essentiellement sur les ressources minières : dans les années 50, deux tiers des exportations sont représentés par les produits miniers (cuivre, étain, or, diamant) extraits par des entreprises européennes et le tiers restant, des produits agricoles ou industriels, proviennent eux aussi de sociétés européennes.
Autrement dit, l’agriculture indigène, ou même celle des colons, ne joue qu’un rôle secondaire dans l’économie et elle sera fortement déstructurée par l’exode, volontaire ou forcé, vers les centres miniers. Les cultures obligatoires, ou le système des paysannats, destiné à fixer la main d’œuvre, seront ressentis comme des contraintes supplémentaires, même si ces innovations avaient pour objectif d’accroître la production et d’assurer l’autosuffisance.
Durant la période coloniale, la Belgique a certainement contribué à l’essor économique du Congo par les investissements de ses sociétés, par la sécurité assurée sur l’ensemble du territoire par son administration. Cependant, le développement économique de la colonie a été assuré par les ressources de cette dernière, par les impôts payés par les grandes sociétés : à titre d’exemple, entre 1950 et 1960, les versements faits par l’Union Minière (taxes, redevances, dividendes) représentaient 27% des recettes totales du Congo. (Stengers 216)
Le Congo a également contribué au développement de la Belgique, la métropole occupant une place prépondérante dans les flux de marchandises en direction et en provenance du Congo : entre les deux guerres la Belgique fournit entre 40 et 56% des biens importés au Congo, entre 47 et 60, la Belgique fournit entre 30 et 38% des marchandises importées au Congo, et entre 45 et 60, 58% des exportations congolaises se dirigent vers la Belgique.
La parité entre le franc congolais et le franc belge représente un avantage certain : les acheteurs belges bénéficient de conditions plus favorables et, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, en achetant de nombreuses fournitures dans sa colonie, l’économie belge évite de devoir recourir aux devises étrangères (Van Temsche, 163). Pour de nombreuses entreprises belges, le Congo représente un marché captif, où s’exerce un monopole de fait.
Les entreprises présentes au Congo ne sont pas les seules à bénéficier de la colonie et à réaliser d’importants profits : en Belgique même, la redistribution des flux de marchandises vers d’autres pays bénéficie à de nombreux secteurs : les infrastructures, les assurances et surtout les transporteurs. Les compagnies de transport belges (la Compagnie maritime belge et sa filiale l’Agence maritime internationale, la Sabena) bénéficient d’un monopole de fait et appliquent des tarifs supérieurs aux prix internationaux. (Van Temsche 165)
A ces recettes s’ajoutent les importants revenus d’investissements transférés vers l’étranger, comme les dividendes des grandes sociétés. D’après des études réalisées par la Banque centrale du Congo belge, le rendement des sociétés congolaises est de beaucoup supérieur à celui des sociétés opérant en Belgique voire à l’étranger. Entre 1951 et 1956, le pourcentage des dividendes oscille entre 4,4% et 5,3% alors qu’au Congo, ces pourcentages oscillent entre 11,6% et 13,1%, un rendement considéré à l’époque comme « surabondamment élevé » (Van Temsche 193)
Jusqu’à la veille de l’indépendance, le Congo exporte davantage de capitaux qu’il n’en importe.
Quant aux capitaux publics que l’Etat belge aurait investis pour le développement du Congo, ils ont toujours été très mesurés, limités par la règle d’or : la Belgique ne paie pas pour le Congo. Du temps de Léopold II déjà, les Belges d’Afrique critiquaient les travaux grandioses réalisés en Belgique alors que le Congo avait besoin de tout. En 1920 cependant, puis au début des années 30, la Belgique se porte au secours des finances congolaises et verse d’importantes subventions. Elle crée aussi la Loterie coloniale dont les revenus seront transférés au Congo et qui est devenue la Loterie nationale.
Pendant la seconde guerre mondiale, c’est le Congo qui aide la Belgique : il participe à l’effort de guerre allié en accroissant sa production de matières premières (huile de palme, cuivre, uranium), et, pour survivre, le gouvernement belge en exil à Londres fait appel aux avances de la Banque du Congo belge. La reconnaissance par la Belgique de sa « dette de guerre » à l’égard du Congo ne se fera pas sans mal, et le gouverneur du Congo de l’époque Pierre Ryckmans se montrera très critique, estimant que les Congolais n’ont pas été récompensés pour l’effort réalisé durant la guerre et que la dotation accordée par la Belgique est insuffisante. Cependant, l’après guerre verra la création d’importants instituts de recherche, dans le domaine agronomique ou des sciences naturelles.
Malgré les protestations qui se multiplient à l’étranger et même en Belgique, les gouvernements d’après guerre ne desserreront pas les cordons de la bourse au profit du Congo : à part l’allocation d’un demi milliard en 59 et de2,7 milliards en 1960, les pouvoirs publics belges ne consentiront jamais qu’à des emprunts, réalisés par le Trésor Colonial pour couvrir ses besoins financiers.
Alors que les bénéfices des sociétés atteignent des sommets, le Congo, lui, s’endette et les charges de sa dette publique représentent 374 millions en 1936.
Réduit durant la guerre, l’endettement du Congo repart dès les années 60, lorsque les autorités belges lancent le « plan décennal ». Le Congo, une nouvelle fois, est obligé d’emprunter, et il le fait sur le marché belge, plus cher que le marché international, américain en particulier. En 1957, le ministre des Colonies Raymond Scheyven se plaint des « difficultés injustifiables que la Belgique crée au Congo dans sa politique d’emprunt sur le marché belge » (Van Temsche 171)
A la veille de l’indépendance, une Commission pour l’étude des problèmes du Congo tire la sonnette d’alarme : à partir de 1960, les recettes du Congo s’élèveront à 12 ou 13 milliards, et les dépenses à 20 ou 21 milliards…La charge de la dette publique représente, en 1958, 18% du budget congolais.
Ce n’est qu’à la veille de l’indépendance que le budget belge prévoit une assistance financière au Congo, un demi millliard en 1959, 2,7 milliards en 1960.
Les historiens (Stengers, Van Temsche) estiment qu’en tout et pour tout, l’entiereté des dépenses effectuées par la Belgique au Congo s’élève à 209 millions de francs or, soit 7 milliards de francs de 1957. Cette somme représente moins d’un dixième des dépenses annuelles de l’Etat belge.
Et Stengers de conclure : le seul budget des pensions constitue chaque année pour la Belgique une charge presque double de ce que le Congo a coûté en 70 ans…