« Revenez, vous êtes ici chez vous… La Côte d’Ivoire n’a pas sombré, le pays garde intacts ses atouts économiques…»S’il a exhorté les dirigeants de la Banque africaine de développement à revenir à Abidjan, son siège initial qui avait été déserté en 2003 au plus fort de la crise et de l’insécurité, le président ivoirien Laurent Gbagbo n’a pas caché sa satisfaction à l’issue de la 45eme assemblée annuelle des gouverneurs de l’institution.
En effet, le sommet de la BAD à Abidjan a rendu à la capitale ivoirienne un peu de son lustre d’autrefois. Quatre présidents africains, (Bénin, Mali, Togo, Côte d’Ivoire, un Premier Ministre, (Rwanda) les ministres des Finances de tous les pays du continent, avaient fait le voyage et le ballet des voitures officielles et des déclarations élogieuses adressées au pays hôte ont fait oublier que la Côte d’Ivoire, durement touchée par la crise, est toujours coupée en deux, les rebelles des Forces nouvelles occupant le Nord, soit 60% du territoire.
Désireux de prouver que la sécurité s’améliore, que la normalisation progresse, le président ivoirien n’avait pas ménagé ses efforts. Afin de désamorcer une marche de l’opposition, qui aurait été du plus mauvais effet, il a personnellement rendu visite à ses deux principaux rivaux, Henri Konan Bédié, héritier de l’ancien président Houphouet Boigny, et Alassane Ouattara, qui se présente comme le candidat du Nord musulman. Si les couteaux ont été remis au vestiaire le temps d’un sommet, sitôt éteintes les lumières de l’hôtel Ivoire, rénové pour l’occasion, la politique a repris ses droits : l’opposition réclame que soient publiées les listes électorales révisées et que la date des élections soient enfin proclamées tandis que le chef l’Etat exige, en préalable à l’organisation du scrutin, que le désarmement des forces rebelles soit terminé dans le Nord et que ces vastes territoires soient à nouveau soumis à l’autorité et à la gestion fiscale de l’Etat. Actuellement en effet, toute la production agricole du Nord du pays se dirige vers le Burkina Faso et le Mali, dopant leurs exportations tandis que le port d’Abidjan, le plus important d’Afrique après Durban en Afrique du Sud est de plus en plus concurrencé par Dakar…
Prudent, le président de la BAD, le Rwandais Donald Kaberuka, n’a pas voulu lier le retour de l’institution à l’organisation des élections, mais, plus simplement, au rétablissement de la sécurité et à la normalisation générale de la situation. Il paraît cependant probable que d’ici la fin du deuxième mandat de Kaberuka, la Banque africaine de développement quittera Tunis pour retrouver à Abidjan son siège et son ancrage africain.
Il faut assister à une assemblée générale pour mesurer à quel point les pays d’Afrique noire tiennent à « leur » banque : non seulement l’institution, cotée « triple A », est performante et bien gérée, mais elle vient de procéder à un triplement de son capital, qui s’élève désormais à 100 milliards de dollars. La Banque et ses gouverneurs, les ministres des Finances de tous les pays d’ Afrique, ont estimé que l’institution avait besoin de moyens supplémentaires pour accompagner les transformations du continent. Deux secteurs ont été jugés prioritaires, l’accès à l’eau et les infrastructures. Pour Alex Rugamba, directeur de l’intégration régionale, « nous enregistrons une progression de 177% en matière d’infrastructures car nous voulons privilégier tous les « corridors » transcontinentaux, ceux qui relient la Libye ou le Maroc à l’Afrique noire, les voies de communication reliant l’Afrique australe au centre du continent… »C’est ainsi qu’un protocole d’accord a été signé avec la République démocratique du Congo, pour un montant de 41 millions de dollars, afin de réaliser l’interconnection des réseaux électriques des pays des Grands Lacs et de conjurer le fléau des délestages. La « facilité africaine de l’eau » prévoit elle aussi d’importants crédits en matière d’adduction d’eau, afin que d’ici 2025 tous les Africains aient accès à l’eau potable…En 2009 déjà, la Banque a financé 65 interventions en faveur de l’eau et de l’assainissement dans 32 pays africains, pour un montant total de 1,56 milliards de dollars.
Une attention particulière sera désormais portée aux Etats dits fragiles, qui sortent de conflits armés et entrent dans une période de normalisation : des crédits leur seront accordés à un meilleur taux, pour des durées plus longues.
A ceux qui auraient pu en douter, l’assemblée générale de la BAD a démontré que l’Afrique change, qu’elle s’ouvre à de nouveaux partenaires : l’Inde était très visible, et, au cours d’un séminaire très couru, on a pu voir des dirigeants africains suivre avec beaucoup d’attention les exposés qui leur étaient faits par des représentants du Vietnam, de la Corée du Sud, de Singapour, pays pauvres hier, considérés comme émergents aujourd’hui. Avec simplicité et force exemples, ces trois représentants de l’Asie ont donné à leurs partenaires africains des conseils simples : « vous devez définir vous-mêmes vos objectifs de développement et les faire accepter par ceux qui vous aident, et non l’inverse. Vous devez combiner le secteur privé et les impulsions données par l’Etat, sans renier le rôle de ce dernier. Vous devez, avant tout, avoir confiance en vous, dans vos ressources, vos potentialités humaines et économiques… »
Cependant, même si les Africains s’y sentent chez eux, reconnus et écoutés, même si 53 pays en sont actionnaires, la Banque africaine de développement demeure avant tout une banque, désireuse d’augmenter ses capitaux et ses actionnaires. C’est ainsi que deux nouveaux pays, la Turquie et le Luxembourg, vont rejoindre les « non européens » qui fournissent 40% du capital de l’institution.
A côté des succès et des ambitions de la BAD, qui accorde des prêts aux conditions du marché, mais sur des délais beaucoup plus longs que les banques ordinaires, des délais dictés par les impératifs du développement à long terme, une autre institution s’est montrée, elle, beaucoup plus discrète : le Fonds africain de développement, dont l’existence est vitale pour la majorité des Etats du continent. En effet, douze pays africains seulement, parmi lesquels l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Botswana, la Lybie, peuvent s’adresser directement aux guichets de la BAD et emprunter aux taux du marché. Les autres doivent s’adresser au Fonds africain de développement, financé à 90% par les « non africains » , un Fonds qui accorde des intérêts « concessionnels » à des taux beaucoup plus bas. Or le renforcement des capitaux du FAD n’a pas encore a été décidé et, en marge de la réunion de la BAD, il apparaissait que ce dossier là était toujours bloqué, pour cause de crise économique en Europe. Autrement dit, si la BAD, le vaisseau amiral de la finance africaine augmente sa voilure, multipliant les promesses à ceux qui peuvent payer, le guichet destiné aux plus pauvres ne s’est pas encore ouvert beaucoup plus largement…