28 juin 2010

Congo retr: retour sur un pari perdu

Catégorie Non classé

L’indépendance dans trente ans…Ecrivant ces lignes en 1955, depuis son bureau de l’institut universitaire d’Anvers, Jef Van Bilsen, ne pouvait pas prévoir le séisme qu’il allait provoquer. Séisme en Belgique, où le professeur fut traité de fou pour avoir oser imaginer que dans un délai aussi bref ces « grands enfants » de Congolais pourraient jamais être prêts. Séisme au Congo où une brèche s’est soudain ouverte, laissant entrevoir que l’indépendance est désormais possible. lire la suite

27 juin 2010

Le pasteur Daniel Mulunda, un diable d’homme

Catégorie actualité

Il bouge, fait de grands gestes, éclate d’un large rire, et surtout il parle, presque sans arrêt. Il explique, exhorte, prêche et s’il le faut il menace « il n’y aura pas de prison pour les Rwandais. Si vous provoquez des troubles, je vous renvoie à Kigali… »Le pasteur Daniel Mulunda Nyanga, 45 ans, révérend de l’église méthodiste et père de quatre enfants, est une boule d’énergie. Une tornade portant col de clergyman ou T-shirt de son organisation, le Parec, Paix et réconciliation. L’homme est controversé, il dérange et il le sait : à plusieurs reprises, il est entré en conflit ouvert avec la Monuc qui n’avait pas été associée à ses opérations de désarmement ; d’aucuns voient dans ce Katangais un autre des hommes de confiance du président, et, au Kivu, tous ceux qui se sont installés dans la guerre et en tirent de multiples profits détestent cordialement ce petit homme qui leur retire leur pain quotidien, les armes et les combattants, et assure que si on lui en donne les moyens, d’ici un an il pourrait pacifier la région.
Même si ses méthodes ne sont pas conventionnelles, le pasteur Mulunda est un professionnel et il présente d’impressionnants états de service. Natif de Kalemié dans le Nord Katanga, ce fils d’une famille modeste reconnaît que ses parents ont eu bien du mal à l’envoyer à l’école et que lui-même, dès l’âge de 15 ans, a du s’improviser répétiteur et enseignant pour pouvoir payer ses études. Après des études de science politique à Kinshasa, il s’engage dans l’église méthodiste qui l’envoie aux Etats Unis, où il obtient un master en « paix et résolution de conflits » à l’American University à New York. Sa vocation est née, il sera « faiseur de paix ». C’est en Afrique qu’il met ses talents au service de la CETA (Conférences des églises pour toute l’Afrique) une organisation basée à Nairobi et présidée par Desmond Tutu. Dès la fin des années 80 et tout au long des années 90, le révérend sud africain et son équipe sont très demandés : on les retrouve au Mozambique, au Liberia, en Sierra Leone, au Burundi, en Afrique du Sud où il s’agît d’éviter les violences entre l’ANC de Nelson Mandela et le parti zoulou Inkhata de Buthelezi. Mulunda se rend d’une zone de conflit à l’autre et lorsque s’engage la première guerre du Congo, (1996-1997)il se trouve au Sud Soudan, où il négocie avec John Garang.
Originaire du Nord Katanga comme Laurent Désiré Kabila, il prend alors contact avec le nouveau président de son pays et lorsque la deuxième guerre éclate en 1998, Mulunda est envoyé en émissaire au Togo, auprès du président Eyadéma afin de sensibiliser l’Afrique francophone. C’est aux côtés de Joseph Kabila qu’il peut enfin donner la pleine mesure de ses talents de faiseur de paix, car le président lui accorde sa confiance, et, avec des budgets importants, soutient son organisation, le Parec, qui prône « une formule congolaise ». Mulunda est lucide, il sait qu’il dérange, qu’il est controversé : « je fais de l’ombre à beaucoup de gens, à beaucoup de politiciens auxquels je retire leur « fonds de commerce ». Passant le plus clair de son temps sur le terrain, où il dort dans des paroisses et mange un bout de manioc grillé dans sa voiture, le pasteur reconnaît qu’il est non conventionnel : « moi, les études de faisabilité, les délégations de consultants, ce n’est pas ma tasse de thé : je vais dans les zones de conflit, je parle avec tout le monde et je cherche des solutions adaptées à chaque circonstance. Ce qui compte in fine, c’est le résultat… »

27 juin 2010

Comme un aimant la limaille, celui qui attire les armes

Catégorie actualité, commentaire

Kayabayonga (Nord Kivu)

C’est parti : une escorte militaire légère, un médecin dans son équipe au cas où il faudrait soigner des gens qui sortent de la brousse, une caisse bourrée de liasses de francs congolais fraîchement imprimés, quelques bouteilles d’eau. Le pasteur Mulunda et son équipe du Parec (paix et réconciliation) prennent la route du « grand nord », cette région du Nord Kivu qui s’étend au delà du parc naturel des Virunga et ne sait plus ce que la paix signifie. Depuis 1994, c’est ici que toutes les guerres ont commencé : dès la sortie de Goma on distingue encore les vestiges des anciens camps de réfugiés hutus, occupés par des déplacés de guerre congolais de moins en moins nombreux, à Rutshuru, on n’a pas encore ouverts les charniers qui avaient été remplis par les Rwandais lors des deux guerres du Kivu, à Kiwandja on se souvient des derniers massacres commis par les hommes de Laurent Nkunda et à Kayabayonga, on ne se souvient de rien car on n’ose pas encore parler : la population est toujours terrorisée par les groupes armés hutus qui campent dans les montagnes et les forces armées congolaises en opération ne rassurent pas davantage. lire la suite

27 juin 2010

A Lbumbashi aussi…

Catégorie actualité, commentaire

A Lubumbashi, le gouverneur Moïse Katumbi n’a pas ménagé sa peine : les principales rues des quartiers populaires sont asphaltées au même titre que les principales artères, l’hôtel Karavia, véritable vaisseau qui domine une plage et un lacs artificiels vient d’être inauguré en grande pompe. Mais la véritable fierté du gouverneur, c’est le stade, entièrement remis à neuf. C’est ici que le Tout Puissant Mazembe pourra désormais rencontrer ses adversaires, dans un décor digne du vainqueur de la coupe. ;;
Les gradins sont repeints, dans la salle des VIP des fauteuils de cuir sentent encore le frais et surtout la pelouse d’autrefois, trouée et calcinée a été arrachée. Le sol a été passé au peigne fin, des rouleaux de pelouse artificielle attendent d’être déroulés. « Cela, je l’ai payé de ma poche » assure le gouverneur, interrompu par les cris de ses partisans qui hurlent « Prezo, prezo » (président) ou tout simplement Moïse. Il faut dire que le TP Mazembe, soutenu à la fois par le gouverneur et par Georges Forrest est un élément important de la popularité de l’ancien homme d’affaires. Y jouent de grandes vedettes du foot congolais comme Trésor M’Putu.
Le gouverneur aime asseoir sa popularité sur plusieurs tableaux : il séduit les hommes d’affaires en les invitant au Karavia, les enfants l’adorent car il a réhabilité le zoo de la ville. Mais ce qu’il préfère, ce sont les bains de foule dans les quartiers populaires où des jeunes gens spontanément s’organisent pour canaliser les manifestations d’enthousiasme. « Ma meilleure protection, c’est la population » assure « Prezo » que personne ne croit lorsqu’il se promet de ne pas être candidat pour un second mandat..
.

27 juin 2010

Le coeur et la raison, la parole et le geste

Catégorie actualité, commentaire

Les raisons pour lesquelles Albert II ne prononcera pas de discours public sont évidentes : aucune prise de parole ne lui a été demandée, il doit éviter toute récupération politicienne de ses propos, au Congo comme en Belgique, et il n’a pas à devoir se positionner entre De Gucht le « père sévère » et Louis Michel l’ « ami fidèle », à devoir choisir entre le blâme et l’éloge. Mais surtout, cinquante ans après l’indépendance, le roi des Belges souhaite n’être qu’un invité parmi d’autres, sans préséance ni droit particulier, afin de signifier clairement que les relations entre les deux pays, dont l’excellence est symbolisée par l’invitation elle-même, sont devenues égalitaires. Que Congolais et Belges sont des partenaires, liés par les souvenirs de l’histoire et par le respect mutuel, mais qui ont évolué séparément.
Tout cela est vrai, rationnel, politiquement correct et sans danger. Mais cela ne correspond pas au sentiment populaire. Car même s’ils veulent tourner la page, les Belges gardent au Congo une place particulière, une responsabilité historique qui les poursuit, même lorsqu’ils refusent de l’assumer. Quant à Albert II, frère de Baudouin, qui fut roi des Belges et souverain d’un Congo auquel il accorda l’indépendance, il est aussi le descendant de Léopold II qui dessina ce pays sur la carte, marqua l’Afrique centrale de son sceau implacable et imposa au reste du monde les frontières et l’existence de ce vaste ensemble. Le souvenir du passé, les héritages familiaux expliquent pourquoi le roi des Belges n’est pas un invité comme les autres. Serait il muet et couleur de muraille qu’il serait tout le même le « primus inter pares », celui dont la visite est la plus attendue, la plus fêtée aussi, après avoir été la plus controversée par ceux qui y voient une caution politique alors qu’en réalité il ne s’agît que de la participation à une fête de la mémoire et à un pari sur l’avenir.
Autrement dit, si c’est pour les Congolais que le roi a fait le voyage, il doit savoir qu’ils attendent quelque chose de lui. Sinon une parole publique, du moins, au delà des fastes et des apparats, un regard sur leur condition réelle, un contact humain, un geste qui soit au niveau des innombrables solidarités qui, au niveau humain, se maintiennent entre les deux pays. Quel geste ? Quel regard et quand ? Quel contact ? Ce n’est pas le protocole qui nous l’apprendra. Souhaitons seulement qu’au Congo, Albert II ait l’occasion (ou l’audace ? )de sortir du carcan et d’être lui même, un homme bon et attentif qui saura toucher le cœur de ceux qui l’attendent avec tant de ferveur…

24 juin 2010

Congo retro: le point de vue d’un politologue. Pas d’au revoir et merci…

Catégorie interview

Interview de Wamu Oyatambwe, politologue, chercheur à la VUB

Le député SPA Dirk Van der Maelen estime qu’au Congo la Belgique a toujours soutenu les mauvais dirigeants, et qu’il faut plutôt prendre « le parti du peuple »…

Il faut situer à partir de quel moment il considère que la Belgique soutient les mauvais leaders : le premier leader congolais sacrifié sur l’autel des intérêts économiques, c’est Patrice Lumumba. Si la Belgique l’avait soutenu, l’histoire du Congo aurait pu être différente…On a, c’est vrai soutenu de mauvais leaders au détriment de la population : dire cela et l’assumer, c’est une chose, mais le dire et culpabiliser les Congolais c’en est une autre…Il n’y a pas d’un côté les leaders et de l’autre le peuple. Comment soutenir un peuple indépendamment de ses leaders, un peuple qui ne serait pas dirigé ? Les leaders congolais sont aussi l’émanation de la société congolaise telle qu’elle est. Au lieu de telles déclarations, il faut faire une évaluation froide de tout ce qui a été fait jusqu’ici, voir où on s’est trompé, où on peut aller de l’avant…
lire la suite

24 juin 2010

Congo retro: François Perin,un homme de l’ombre

Catégorie interview

Des conseillers belges ont-ils joué un rôle déterminant dans les coulisses des négociations belgo congolaises ?

Certainement : au moment de la Table ronde, début 1960, toutes les universités belges ont fourni des experts aux délégués congolais, et ce qui frappait, c’était la rivalité entre Liège et Bruxelles. A Bruxelles, l’Institut Solvay apparaissait comme plutôt laïc, tandis que Liège, université d’Etat, était présentée comme « neutre » mais avec, en son sein, des représentants de la «droite extrême », c’est-à-dire des gens plutôt catholiques et conservateurs. Il y a toujours eu un lien entre la bourgeoisie conservatrice, liée aux intérêts économiques et financiers, et ce monde catholique de la droite extrême. Chacun savait que le Katanga était la province minière dont le sous sol contenait d’ incalculables richesses ; c’était la seule partie du Congo qui intéressait la bourgeoisie belge, peu importe si elle habitait Bruxelles, Gand ou Knokke. La rentabilité économique d’une province dont le sous sol était un miracle minier, voilà ce qui intéressait ces gens. La droite extrême pensait donc que le Congo, cela ne tenait pas debout, que les puissances coloniales s’étaient taillée des zones au Congrès de Berlin, en 1885, dans une rivalité qui frisait la guerre…
lire la suite

24 juin 2010

Chebeya: retour sur un mort de trop

Catégorie Non classé

«Un cinquantenaire de sang…Floribert et Fidèle, assassinés pour avoir défendu les droits humains »…
Les membres et militants de la Voix des Sans Voix, qui se préparent à un week end de deuil, à l’occasion des funérailles de leur président assassiné, errent dans des bâtiments qui, soudain, semblent trop grands pour eux. Le bureau de Floribert Chebeya est resté fermé, comme il l’avait laissé en cet après midi fatidique du 1er juin où, confiant, il se dirigea vers le quartier général de la police. Justin et Timothée, deux de ses plus proches collègues, rappellent qu’il n’avait aucune raison de se méfier : « lorsque John Numbi, alors président de la Juferi, un mouvement autonomiste katangais, avait eu des problèmes avec Mobutu, Floribert l’avait défendu et il pensait que sa convocation était consécutive à un échange de messages ». Le 18 février en effet, la Voix des Sans voix avait adressé un mémo à l’inspecteur général de la police, demandant une amélioration des conditions de détention, particulièrement abominables en RDC. Selon d’autres sources, Chebeya s’attendait à être un jour reçu par le chef de l’Etat et à pouvoir lui expliquer ses doléances et il était persuadé que Numbi, qui le connaissait, avait joué les intermédiaires. C’est pourquoi il ne se méfia pas lorsque le 28 mai un militaire en civil se présenta à la VSV et demanda à pouvoir remettre à Chebeya, en mains propres, une missive de John Numbi. Chebeya interrompit une réunion pour recevoir l’émissaire, mais la missive n’était qu’un simple accusé de réception.
Par la suite, assurent les collaborateurs de Chebeya, un policier du nom de « Michel » appela pour vérifier si le président de la VSV était bien à Kinshasa, et un rendez vous fut ensuite fixé au premier juin, à 17 heures 30.
Très prudent d’ordinaire, Chebeya cette fois se contenta d’être accompagné de son chauffeur, et non d’autres membres de l’organisation. Alors qu’il attendait d’être reçu, il envoya un premier SMS, sous une forme habituelle. Mais quelques heures plus tard, son épouse s’étonna de recevoir un message qui assurait que John Numbi n’était pas à son bureau, que le contact n’avait pas eu lieu et que Chebeya faisait un crochet par l’IPN, une direction qu’il n’avait aucune raison de prendre…
De source policière, il apparaît que Chebeya fut effectivement reçu dans les locaux de la police, où il se trouva en face de Daniel Mukalayi, chef des services de sécurité, accompagné d’un certain Christian, ancien membre du RCD Goma, auquel nos interlocuteurs prêtent une origine rwandaise en précisant « ces gens là tuent facilement ». Depuis lors, le dénommé Christian serait en fuite.
Il n’est pas sûr que Numbi ait été présent et le général avancera plus tard l’alibi d’une réunion de sécurité qui le retint hors de la ville. D’après les membres de la VSV qui purent voir le visage de Chebeya à la morgue, (son corps demeura recouvert d’un drap), du sang lui sortait des narines et des oreilles, il portait une blessure au front. Pour eux, « tout indique qu’il est mort sous la torture… »
D’aucuns assurent que le corps qui fut ensuite traîné à l’extérieur était menotté…
Pendant ce temps, le chauffeur de la VSV, Fidèle Bahala, attendait à l’ extérieur du siège de la police. « Costaud, énergique, il n’était pas homme à se laisser déposséder de son véhicule » assurent ses collègues. Il fut probablement éjecté de force et depuis lors, s’il fut vraisemblablement tué, son corps n’a pas été retrouvé.
Encombrés par le cadavre de Chebeya, les policiers imaginèrent alors une sordide mise en scène : ils menèrent la voiture sur la route du Bas Congo, et laissèrent leur victime sur la banquette arrière, le pantalon défait, avec autour de lui des ongles de femme et des préservatifs…Une mise en scène d’autant plus ignoble que Chebeya était réputé pour son austérité et que le chauffeur qui aurait pu assister à ses ébats était son beau frère ! Pourquoi une telle comédie ? Une source policière avance une explication : « Numbi avait donné 5000 dollars à Mukalayi pour qu’il fasse disparaître le corps sans laisser de traces et le colonel aurait du partager cette somme avec son équipe. Mais comme il garda l’argent pour lui, ses subalternes décidèrent de se livrer à une mise en scène qui allait automatiquement éclabousser leurs supérieurs… »
Par la suite, lorsque la police appelée par des habitants qui avaient découvert le corps, arriva sur les lieux, Mukalayi interdit de faire le constat et le cadavre fut immédiatement emmené à la morgue, sans que la famille ou les membres de la VSV aient été prévenus.
Ce n’est que le lendemain après midi, alors que les messages de la VSV avaient alerté le monde, que la police reconnut qu’elle avait découvert le corps, assurant, contre toute évidence, qu’il ne portait pas trace de violences.
La suite est connue : sitôt qu’il apprit la nouvelle, le président Kabila entra en fureur, convoqua une réunion des services de sécurité, suspendit le général Numbi, et chargea le procureur général de la république de mener l’enquête, tandis que Mukalayi, arrêté, incriminait son supérieur hiérarchique. Depuis lors, des experts hollandais ont pratiqué une autopsie et leurs conclusions confirmeront ce que tout le monde sait déjà, qu’il s’agît bel et bien d’un meurtre avec torture.
A Kinshasa, tous les observateurs le reconnaissent : l’assassinat de Chebeya, c’est un mort de trop, qui survient au plus mauvais moment pour le régime. Et le chef de l’Etat, à la veille de la célébration du cinquantenaire, pour laquelle il consentit tant d’efforts, se retrouve face à un choix cornélien : si, refusant de céder à la pression, nationale et internationale, il se contente d’écarter John Numbi dont la responsabilité est toutes manières engagée, ne serait ce que sur le plan hiérarchique, il se retrouvera dans un scénario déjà éprouvé, celui du massacre de Lubumbashi qui marqua le début du déclin de Mobutu, ou celui de la disparition des 200.000 réfugiés hutus où son père Laurent Désiré Kabila, refusant une enquête, accéléra sa propre fin. Si par contre, ainsi que beaucoup de souhaitent, le président Kabila « nettoie sa cour », purge les services de sécurité et se débarrasse des membres de son entourage qui se croient tout permis, il s’expose aux représailles d’un clan puissant. Mais une décision énergique aurait aussi le mérite d’asseoir sa dimension d’homme d’Etat et de conforter sa popularité auprès des Congolais, qui apprécient les chantiers de la reconstruction autant qu’ils abhorrent les crimes de sang et l’impunité.

24 juin 2010

Des ex combattants rwandais recasés dans la brousse du Katanga

Catégorie actualité

Kisenge Manganèse

Depuis le départ des 25.000 réfugiés angolais, la petite cité de Kisenge Manganèse est retombée dans sa léthargie. Même si des creuseurs ont ouvert une carrière d’où ils extraient de l’or, la mine de manganèse n’a pas repris ses activités ; le chemin de fer qui reliait jadis le Katanga au port de Benguela sur l’Atlantique est toujours envahi par les herbes folles et la gare rouille doucement. Paisible, désertée par les investisseurs, Kisenge a des allures de bout du monde. S’ils veulent s’enfuir et quitter la région, les Rwandais ont du chemin à faire : pour gagner depuis la ville l’ancien camp des Angolais, il faut une demi- heure de route et pour rejoindre Lubumbashi, la capitale du Katanga, deux heures d’avion…
C’est cependant de leur propre gré que 357 réfugiés rwandais, dont 187 combattants, ont accepté de rendre les armes et de recommencer ici une autre vie. Le pasteur Daniel Ngoy Mulunda, qui les avait rencontrés en mai dernier, alors qu’il sillonnait le Nord Kivu, a été lui-même surpris du succès de sa proposition : « lorsqu’ils sont sortis de la forêt, ces hommes étaient sales, dépenaillés, ils avaient oublié le savon, ils vivaient comme des bêtes traquées, fuyant les opérations militaires lancées contre eux par les forces gouvernementales avec l’aide de la MONUC. Ils attaquaient les populations avec le sentiment de lutter pour leur survie, se vengeaient sur les civils et refusaient absolument de rentrer au Rwanda. Cependant, ils étaient fatigués de la guerre, qu’ils menaient depuis seize ans… »
Convaincu de l’échec des opérations militaires qui n’avaient réussi qu’à provoquer l’éparpillement à travers le Nord et le Sud Kivu de ces rebelles hutus, dont un petit nombre seulement avait accepté d’être ramené au Rwanda, le pasteur Mulunda, à la recherche d’une autre solution, revint à une idée déjà ancienne, souvent caressée, jamais concrétisée : réinstaller les Hutus réfractaires au retour dans d’autres régions de l’ immense Congo. S’entretenant avec le président Kabila, l’idée surgit, pourquoi ne pas utiliser les maisons jadis édifiées par le HCR à Kisenge pour accueillir le premier groupe de Rwandais ?
Lorsque Mulunda et une petite délégation de journalistes, la première jamais autorisée à venir rendre compte de cette opération, est arrivé au camp de Kisenge, il a été accueilli par des tambours, des danses inspirées des traditions des Bakiga, ces rudes combattants du Nord du Rwanda. Presque tous les hommes portaient des pantalons neufs, échangés contre leurs haillons, des T-shirts du Parec (paix et réconciliation, l’organisation du pasteur), les femmes chargées d’enfants semblaient détendues…
Ravis de s’entretenir avec des visiteurs, ceux des Rwandais parlant français ne se privaient pas de raconter leur histoire. Jean-Marie, un enseignant de Gisenyi, a quitté le Rwanda en 1994, dans le flot de réfugiés. Rapatrié en 1996, il assure avoir assisté à la mort de son père et de quatre de ses frères « des inconnus occupaient notre maison et lorsque notre famille a voulu récupérer ses biens, ils ont appelé les militaires qui ont tué… C’est alors que je suis reparti au Kivu et que je suis devenu militaire. J’ai même suivi une formation à l’Ecole supérieure de Kikoma, que nous avions ouverte en pleine forêt, du côté de Walikale et je suis devenu sous lieutenant. » Paradoxalement, sa femme vit aujourd’hui au Rwanda « à cause des études de deux des enfants, et mon fils aîné est ici avec moi. » Il assure que la famille a préservé ses liens et il tentera même de joindre son épouse avec mon portable…
La principale frustration des réfugiés, c’est qu’à Kisenge, il n’y a pas de réseau téléphonique, pas d’électricité non plus. Mulunda, qui a déjà amené une télévision, promet d’apporter un groupe électrogène lors de sa prochaine visite, et les hommes indiquent une colline d’où ils essayent de capter les ondes…Pourquoi Jean-Marie a-t-il décidé de rendre les armes ? « Parce que j’étais fatigué, on se déplaçait sans arrêt, depuis un an la situation avait beaucoup empiré. Je préfère attendre ici que les choses changent au Rwanda… »
Apparemment coupés du monde, ces hommes qui portent des chargeurs de portables en guise de collier, sont parfaitement informés des évènements de leur pays. Ils assurent que « Kagame n’en a plus pour longtemps, nous allons bientôt pouvoir rentrer… »En attendant, ils sont d’accord pour se reconvertir dans l’agriculture. Haguma, qui était enseignant à Nyundo, près de Gisenyi, et qui vécut à Charleroi au début des années 90, explique que ses compatriotes n’ont pas peur de travailler : «sitôt qu’on nous aura donné les houes et les semences, nous allons produire les légumes auxquels nous sommes habitués, haricots, pommes de terre… Tout pousse ici, il y a de la place. » Et de citer l’exemple de Hutus arrivés individuellement à Dilolo après 95, « ils ont bien réussi dans l’agriculture et se sont déjà acheté une voiture… »
Moins de deux mois après la transplantation, tout est cependant loin d’être parfait : les marmites manquent pour la cuisine, les familles s’entassent dans des maisons très petites mais construites en brique, le dispensaire où les réfugiés bénéficient de soins gratuits propose très peu de médicaments (mais pas plus que les autres centres de santé du Congo), les 600 houes fournies par le Parec viennent seulement d’arriver et surtout les hommes semblent traîner leur ennui. « Lorsqu’ils auront commencé à cultiver, à aménager leur terrain de football, tout ira mieux » assure Mulunda, qui, après avoir opéré seul, avec les fonds du gouvernement congolais, souhaiterait nouer des partenariats avec d’autres organisations humanitaires…
Alors que les élus de la région soulèvent des tempêtes au Parlement, les autochtones démentent ces visions alarmistes. A côté du camp des réfugiés, les Congolais vaquent tranquillement à leurs occupations. Un instituteur, très digne dans sa chemise bleue, nous assure en montrant l’immense étendue de savane qu’il y aura de la place pour tout le monde et il confirme qu’aucun incident n’a encore été enregistré. L’infirmier accouche les femmes rwandaises en les dispensant de payer, la langue de contact est le swahili et des idylles se nouent. C’est ainsi que le jeune Bahati a provoqué la stupéfaction du pasteur. Turbulent, ayant essayé à plusieurs reprises de s’enfuir et provoqué des bagarres, il s’est attiré la colère de Mulunda : « il n’y a pas ici de prison pour les Rwandais. Puisque tu refuses les règles du jeu, je t’emmène et te dépose au Rwanda. Ce sera un exemple. » Alors que Bahati se faisait sermonner, une jeune Congolaise s’est avancée en pleurant, soutenue par sa mère : elle avait épousé le Rwandais la veille et suppliait qu’on n’emmène pas son nouvel époux. Le beau-père congolais s’interposa lui aussi, se portant garant de son gendre ! Trois mariages ont déjà eu lieu, au grand dam du pasteur qui trouve que ces unions ne respectent pas les règles, coutumières ou religieuses.
Quant à l’infirmier Jean-Guy, il s’inquiète lui aussi : « je sais que plusieurs ce ces hommes sont porteurs du VIH et je n’ai pas de moyens de dépistage. Ne risquent ils pas de contaminer cette population trop hospitalière ? »
L’opération est d’autant plus critiquée que la Monuc est délibérément tenue à l’écart. Par deux fois, des délégations venues en hélicoptère sans s’annoncer ont été repoussées par les autorités locales. Mulunda s’en explique en disant qu’au Kivu, la Monuc est considérée comme une partie belligérante et qu’une intervention intempestive pourrait vider le camp, provoquer la fuite de tous les réfugiés. Ces ex-combattants, fraîchement démobilisés et qui ont conservé tous leurs rituels (le jogging et les exercices matinaux, les causeries morales, la discipline imposée au fouet par les chefs) pourraient-ils constituer une armée de réserve, gardée par Kabila au fond de la brousse ? Mulunda s’en défend, soulignant que ces hommes ont cédé leurs fusils et accepté de changer de vie, qu’ils sont même gardés par des policiers congolais aux mains nues, pour que des armes soient capturées de force. En plus du Katanga, d’autres provinces, le Bandundu et le Bas Congo, seront priées d’accueillir des Hutus, qui devront être dispersés pour les empêcher de se regrouper.
Cependant, ces hommes, même démobilisés, gardent un potentiel de violence inquiétant. Au moment de notre départ, constatant que le Parec leur avait mené 600 houes mais pas d’argent, une mini émeute éclata et c’est sous les jets de pierre que le convoi prit la route…

22 juin 2010

Des morts insubmersibles

Catégorie actualité, commentaire

Certains morts sont insubmersibles. Même après un demi-siècle, ils finissent par revenir à la surface. Par empoisonner le présent, hypothéquer l’avenir. Rendre incontournable la recherche complète de la vérité, l’exigence de réparation.

lire la suite