4 juillet 2010

Kinshasa a changé de siècle

Catégorie actualité

« Notre capitale est enfin entrée dans le XXI siècle. Lorsque je roule sur le Boulevard, j’ai l’impression de ne plus être à Kinshasa, mais dans une ville d’Europe… »Placide Yoko, un vieux Kinois qui a vu « Kin la belle » perdre peu à peu tous ses atours et se transformer en « Kin poubelle » ne tarit pas d’éloges sur les transformations de la capitale : les principales artères ont été nettoyées et asphaltées, non seulement le Boulevard du 30 juin qu’il compare désormais à des « Champs Elysées africains », mais aussi les artères latérales qui mènent vers les différents quartiers : 24 novembre, Kasa Vubu, Huileries, la route des poids lourds.
Alors qu’au cours des mois précédents, seuls les Chinois, au volant de leurs lourds engins de travaux publics, travaillaient jour et nuit, week end compris, cette fois les Congolais eux mêmes s’y sont mis. Les Chinois ont fait le gros œuvre : damer et asphalter les routes, couper les arbres (ce qui a fait monter la température de la capitale) creuser des canalisations afin d’absorber les pluies qui naguère transformaient le centre ville en cloaque. Les Congolais eux, font les finitions : jusque tard dans la nuit, ils tracent de longues lignes blanches sur le boulevard, afin de canaliser les files de voiture et d’indiquer des passages pour piétons. Des équipes de salubrité ramassent les sachets de plastique, balayent les carrefours, des camions tout neufs aspirent les tas d’immondices. « Il faudrait un trente juin chaque année » soupire notre chauffeur, qui craint déjà que la tension retombe. En attendant, chacun met la main à la pâte et les marchands de peinture font recette. Partout on croise des gens, pinceau à la main, qui repeignent leur grille, leur porte, leur mur d’enceinte. Dans les hôtels pris d’assaut, on rejointoie les murs, on repeint les cages d’escalier et les ascenseurs. Depuis l’aéroport déjà, la ville sent le plâtre, le ciment, la peinture fraîche et chacun, comme le propriétaire d’une demeure remise à neuf, vous fait remarquer avec fierté les immeubles neufs, des complexes de logements, des immeubles de bureaux, des tours qui jaillissent du sol.
Lorsque la circulation le permet, les chauffeurs insistent pour faire un détour du côté du Boulevard Triomphal, tracé du temps de Laurent Désiré Kabila. Ici aussi, le changement est spectaculaire :l’herbe est coupée au ciseau, plus un papier ne traîne, les tribunes sont déjà dressées et des militaires s’exercent à marcher au pas en prévision du défilé. Derrière le Palais du peuple, la tribune d’honneur, drapée de bleu a déjà été dressée.
Dans le quartier cependant, l’électricité est capricieuse, les coupures de courant et autres « délestages » sont monnaie courante. Les entreprises chinoises sont mises en cause : tout occupées à réparer les routes, elles auraient coupé les câbles d’alimentation. Mais il n’est pas question d’obliger la Snel (société nationale d’électricité) à creuser à nouveau des trous dans l’asphalte qui luit comme un ruban, jusqu’au 30 juin, tout doit demeurer impeccable…
Les quartiers populaires ont eux aussi une atmosphère de fête : partout, des drapeaux bleus frappés de l’étoile d’or flottent gaîment, croisés avec ceux des principaux pays invités, des banderoles célèbrent l’anniversaire, les brasseurs, les sociétés de téléphonie ont rivalisé d’imagination pour multiplier les panneaux hauts en couleur qui exaltent la fierté d’être congolais et l’espoir d’un meilleur avenir. Sur le Boulevard Triomphal, une immense affiche, montrant un éléphant sur fond de lacs et de forêts, résume un sentiment que beaucoup partagent « un géant se réveille ».
Quant au président Kabila, la vue des grands travaux réalisés fait gonfler sa popularité dans une ville longtemps réticente. « S’il continue comme cela, je lui donnerai ma voix » assure Antoine, étudiant en droit, qui apprécie particulièrement que le chef ait changé de style : « le matin, on le voyait au volant de sa voiture, surveiller la réalisation des principaux chantiers et parfois même faire un jogging, bientôt rejoint par les jeunes gens du quartier… »
Dimanche matin, le président a inauguré deux réalisations très remarquées : le hall d’honneur de l’aéroport de N’Djili où il ira lui-même attendre ses hôtes de marque, dont le roi des Belges, et où les 120 tonnes de métal d’un seul tenant ont arraché des cris d’admiration. Au volant de sa jeep, Kabila s’est ensuite rendu au rond point de la gare, un bâtiment historique repeint de frais en jaune et bleu. Devant le socle de briques, où trôna naguère la statue de Léopold II, il a inauguré une fontaine, une plaque de cuivre portant la date de 2010 tandis que les travaux se poursuivaient sur les chantiers voisins où des hôtels de luxe sont en construction. Oubliés, le café de la gare, le marché aux valeurs, jadis l’un des haut lieux de l’artisanat, invisibles, les handicapés dans leur charrette, les peintres naïfs et les taxis en maraude : Kinshasa a définitivement changé de siècle…