7 août 2010
Rwanda: rien ne serait-il jamais acquis?
Catégorie actualité
Qui pouvait croire que l’élection présidentielle du 9 août au Rwanda réserverait des surprises ? Ni l’Union européenne qui, pour des raisons budgétaires, renonça à envoyer des observateurs au pays des mille collines, ni les autorités de Kigali, assurées de voir le président Kagame être reconduit pour un nouveau mandat, sur base d’un bilan impressionnant.
En effet, au début de cette année encore, les succès se multipliaient : après quinze années de « guerre froide », le Rwanda avait réussi à normaliser ses relations avec la France sans rien concéder et Kigali accueillait un Nicolas Sarkozy à la limite de la repentance. Sur le plan régional, la réconciliation avec Kinshasa, scellée par la présence de Kagame aux cérémonies du 30 juin dernier, est apparue comme un véritable miracle, un gage de solution à long terme aux conflits qui ont ensanglanté les Grands Lacs depuis le début des années 90. Et, malgré les manœuvres dilatoires ou les doubles jeux, la pacification de l’Est du Congo et la fin du problème posé par les rebelles hutus apparaissent désormais comme des objectifs réalisables à moyen terme. En outre le Rwanda est devenu un membre important de l’Union africaine, qui a envoyé au Darfour une force de paix très appréciée.
Faut-il revenir aussi sur les succès engendrés à l’intérieur même du pays ? Au vu des charniers de 1994 où avaient été jetés un million de Tutsis, au vu de l’exode de deux millions de Hutus quittant le pays avec armes et bagages et emportant aussi les clés et les finances de l’appareil d’Etat, qui aurait pu croire que ce pays dévasté se relèverait aussi rapidement, que ses citoyens arriveraient jamais à revivre un jour ensemble sans violence apparente ? D’aucuns, à l’époque, préconisaient même, en dépit de la géographie et de l’histoire, de séparer le « pays des Hutus » de celui des Tutsis !
Seize ans plus tard, le Rwanda est cité en exemple par toutes les institutions internationales. Pour son taux de croissance, pour la remarquable expansion de Kigali, modernisée et embellie, pour la défense de l’environnement et pour les changements structurels imprimés à l’économie, qui permettent d’espérer que ce pays, consacré naguère à l’agriculture de subsistance, se transforme bientôt en pays émergent. Certes, les ressources n’ont pas manqué, qu’elles proviennent de l’aide internationale ou qu’elles aient été tirées du Congo voisin, mais elles ont été mises en œuvre avec audace et compétence.
Cependant, le fossé entre les villes et les campagnes demeure profond et fait craindre une économie à deux vitesses tandis que la rapidité des changements imposés a bousculé privilèges ou traditions et suscité bien des mécontentements, qu’il s’agisse des pasteurs désormais empêchés de posséder de vastes troupeaux, ou des agriculteurs obligés de se soumettre aux nouvelles directives portant sur la spécialisation agricole des différentes zones du pays…Cette modernisation accélérée s’accompagne aussi d’une lutte contre la corruption menée de manière implacable, où l’administration oblige des « petits » à payer des impôts et bouscule les puissants qui découvrent que les passe droits d’hier ne valent plus rien.
Depuis seize ans, le régime rwandais se caractérise par un volontarisme inflexible et peut-être orgueilleux : l’économie est tirée vers le haut, la sécurité est garantie, et surtout, la division ethnique est désormais bannie, au nom d’une histoire commune aux Hutus et aux Tutsis et surtout au nom d’un avenir qui ne peut être que partagé par les citoyens d’une même nation.
Cette détermination volontiers autoritaire, cette négation de clivages qui ont mené au génocide mais sur lesquels d’aucuns avaient bâti leur carrière politique, ont suscité des frustrations, des mécontentements, tandis qu’à l’intérieur du régime, les mesures de lutte contre la corruption et les privilèges créaient bien des mécontentements.
Pouvait-on se douter que le feu couvait sous la cendre ? Que l’ approche des élections, dont le résultat semblait joué d’avance, susciterait autant de tensions, de mesures répressives, de crimes ?
Car depuis janvier, les sujets d’inquiétude se multiplient : alors que Victoire Ingabire, la candidate soutenue par l’opposition hutue en exil, n’aurait pas du représenter une menace pour le candidat sortant, elle a été brimée, empêchée de se présenter et ses propos, révisionnistes ou délibérément provocateurs, ont ainsi pu être montés en épingle et recevoir une large publicité. Mais surtout, des meurtres ont endeuillé la campagne électorale, celui du vice président du parti des Verts, retrouvé décapité à Butare, du journaliste Jean Leonard Rugambage, l’arrestation de Bernard Ntaganda, président d’un autre parti d’opposition, le PS Imbakuri, tandis que la tentative d’assassinat du général Kayumba Nyamwasa, ancien ambassadeur en Inde et ancien responsable des services de sécurité, démontrait que des lignes de faille existaient à l’intérieur même du régime…
Désormais, toutes les organisations de défense des droits de l’homme ont remis le Rwanda dans leur viseur, les protestations se multiplient, même la presse américaine, si volontiers admirative, à l’instar des administrations successives, exprime des vues critiques, les relations se sont refroidies avec les Sud Africains qui n’ont pas apprécié l’attentat contre Kayumba…
Qui aurait pu croire, voici un an encore, que le « bon élève » de la classe africaine serait ainsi pris en défaut à la veille d’élections qui paraissaient jouées d’avance ?
Faut il conclure que la vision, la détermination, la compétence ne suffisent pas ? Que la stabilité doit aussi se construire dans un climat d’ouverture et de liberté, qui déjoue peurs et rancoeurs ? Mais, seize années après un génocide, ce triomphe de la haine, est-il possible de consentir à un tel pari et de le réussir?