15 août 2010

Brazzaville: les 50 ans du faux jumeau

Catégorie actualité, commentaire

Ce n’est pas seulement le fleuve Congo, quelquefois qualifié d’ «autoroute liquide », qui sépare les faux jumeaux que sont les deux Congo : le Congo Brazzaville, qui a célébré le 50eme anniversaire de son indépendance le 15 août, a connu une histoire bien différente de celle de son grand voisin. Alors qu’à Kinshasa, la relecture de l’histoire, la restauration des statues emblématiques, qu’il s’agisse de Stanley ou de Léopold II, sont des exercices récents, au Congo Brazzaville, le passé est régulièrement évoqué. C’est ainsi que, voici quelques mois, le souvenir de Savorgnan de Brazza, grand rival de Stanley, a été commémoré en grande pompe et avec émotion. Chacun s’est souvenu que l’explorateur italien, au lieu de recourir à la contrainte, avait préféré conclure avec les chefs locaux des traités d’amitié. Nul n’a oublié le fait que, durant la deuxième guerre mondiale, Brazzaville fut la capitale de la France Libre, d’où le général de Gaulle prononça le discours qui rangea l’Afrique française dans le camp des Alliés.
Le 15 août 1960, le Congo Brazzaville, à l’instar de toutes les colonies françaises, à part la Guinée de Sékou Touré, accepte l’indépendance que la France lui octroie et dont le principe, dès 1958, avait été défini par le général de Gaulle sur la base d’une collaboration étroite, politique, économique, militaire, avec l’ancienne métropole.
D’avoir été aussi proche de la France a donné à Brazza des allures de «petit Paris » : la capitale n’est pas seulement le haut lieu de la « sape », qui donne le « là » de la mode à tous les pays voisins, elle est aussi un haut lieu de production intellectuelle. A la différence de la République démocratique du Congo où les livres importés sont lourdement taxés et les librairies introuvables, à Brazzaville non seulement les importations de biens culturels sont libres de droits, mais surtout la création locale est remarquable. Qu’il s’agisse de l’ancien Premier Ministre Henri Lopes, d’Emmanuel Dongala, de Sony Labou Tansi, d’Alain Mabanckou, de Tchikaya U’Tamsi, les écrivains congolais sont publiés par les meilleurs éditeurs parisiens et remportent de nombreux prix.
Ce rayonnement intellectuel et artistique de Brazzaville ne se traduit cependant pas en politique ou en économie : jusqu’en 1992, le pays, dirigé par un parti unique incarné par l’abbé Fulbert Youlou, a longtemps pris pour modèle les pays socialistes, à l’inverse du Zaïre de Mobutu tourné vers l’Occident, mais le même totalitarisme est pratiqué sur les deux rives du fleuve.
Après la conférence nationale en 1991, l’une des premières et des plus radicales d’Afrique, la voie socialiste est abandonnée et l’avènement du multipartisme se traduit moins par la démocratie que par le vote sur une base ethnique.
Qu’ils s’appellent Thystère Tchikaya (Kwilou), Pascal Lissouba (Niari), Bernard Kolelas (Pool) ou Denis Sassou Nguesso(Nord du pays) tous les leaders politiques s’appuient sur des fiefs ethniques et disposent de milices (ninjas, cobras, cocoyes, et autres zulus) qui mèneront des guerres civiles meurtrières et détruiront elles aussi les infrastructures héritées de l’indépendance.
Au Congo Brazzaville, plus vite encore qu’au Congo Kinshasa, la mauvaise gouvernance et les rivalités ethniques illustrent la « malédiction des ressources naturelles » : le pétrole, qui représente la quasi totalité des recettes d’exportation, supplantant de loin le bois ou le café, n’a pas enrayé la pauvreté. L’or noir a même été le moteur de la dernière guerre civile, lorsque le président élu Pascal Lissouba, qui avait conclu un accord avec la société américaine Oryx, fut chassé du pouvoir par Sassou Nguesso, soutenu par la France et ses sociétés pétrolières.
Depuis 2003, le président Sassou Nguesso, qui totalise 26 ans au pouvoir, affirme donner priorité au développement économique, mais les bénéfices du pétrole sont kidnappés tant par la corruption et les comptes off shore que par les « fonds vautours» qui, ayant racheté plusieurs des dettes du pays, tentent de s’emparer des recettes disponibles.
A Brazzaville aussi, le 50eme anniversaire de l’indépendance est cependant marqué par une embellie : l’accès au «point d’achèvement » a permis d’effacer 90% de la dette, les Chinois ont reconstruit les infrastructures, Pointe Noire est devenu un important port pétrolier et, malgré les réticences de Kinshasa, qui redoute la désaffection de Matadi, la construction d’un pont reliant les capitales jumelles paraît inéluctable…