26 août 2010
Burundi.Le deuxième mandat de Nkurunziza marque la fin de la transition
Catégorie actualité
Bujumbura, envoyée spéciale,
Venus de tout le pays, les danseurs Intore ont balancé leurs lourdes coiffes de paille et leurs tambours ont rythmé la fête qui a suivi l’investiture du président burundais Pierre Nkurunziza, qui inaugure son deuxième mandat.
Gaspard, qui nous conduit au Palais de Kigobe où le chef de l’Etat prête serment et se faufile au milieu du cortège officiel, résume un sentiment assez largement partagé : «nous n’avons même pas eu un jour de congé, la population ne se sent pas vraiment concernée par l’évènement, mais au moins, en ce moment, nous avons la paix. » Et, avec fierté, il montre les rues pavées qui remplacent les pistes boueuses d’autrefois, les immeubles neufs, les quartiers d’habitation : «après toutes ces années de guerre et transition difficile, Bujumbura enfin se reconstruit, les affaires repartent… »
Alors que Pierre Nkurunziza, présenté par le parti CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie), un ancien mouvement rebelle hutu, a déjà terminé un premier mandat de cinq ans, sa victoire actuelle, marquée par un score soviétique de 96% des suffrages, a été célébrée avec une solennité surprenante. Parmi le millier d’invités, rassemblés au Cercle hippique sous de vastes tentes, on retrouvait tous les « faiseurs de paix » qui, durant plus de quinze ans se sont penchés au chevet du Burundi en guerre, des représentants de l’ONU, de la communauté Saint Egidio, plusieurs diplomates envoyés spéciaux pour les Grands Lacs dont l’ambassadeur belge De Coninck (Charles Michel avait été empêché pour des raisons de politique intérieure…), des délégations envoyées par une quinzaine de pays africains, dont l’Afrique du Sud, l’Angola, la Somalie. Le voisin congolais était représenté par le ministre des Affaires étrangères Alexis Tambwe Mwamba et le président rwandais Paul Kagame, seul chef d’Etat présent, fut le plus applaudi. Mais surtout, le président avait tenu à ce que des « élus de base » participent à la fête, anciens et nouveaux, gouverneurs de province, administrateurs de territoire, bourgmestres, afin d’illustrer les promesses de son discours : « la victoire appartient à tout le monde, il y aura de la place pour tout le monde, nous défendrons cette démocratie si chèrement acquise… »
Un juriste, membre du Conseil constitutionnel, nous explique, tout en requérant l’anonymat, pourquoi l’entame de ce deuxième mandat est si importante : «dans ce pays, c’est la première fois qu’un pouvoir issu des élections arrive jusqu’au terme prévu. Alors que le président, voici cinq ans, avait été élu de manière indirecte par les sénateurs, cette fois, son mandat découle du suffrage universel… C’est maintenant seulement que se termine la transition, ouverte voici dix ans par les accords d’Arusha… »
Cette normalisation institutionnelle s’accompagne aussi de l’amélioration des relations avec les pays de la région : absent à la cérémonie d’investiture, le président Kabila s’apprête à venir sceller la fin de la guerre lors d’une cérémonie prévue sur la frontière, les services rwandais épaulent la sécurité burundaise, avec d’autant plus de vigilance que le Bujumbura, qui a envoyé un contingent militaire en Somalie, craint d’être, après l’Ouganda, la nouvelle cible du mouvement islamiste Al Shabab, lié à Al Quaida, la campagne présidentielle a été soutenue financièrement par le président angolais dos Santos, le Guinéen Obiang, le président Kabila et même le Soudanais El Bechir.
A Bujumbura en ce jour d’investiture, les invités officiels affichent un optimisme obligé, comme si la paix, dans laquelle la communauté internationale a tant investi, est devenue inéluctable.
Et chacun de souligner les mérites personnels de Pierre Nkurunziza, un homme qui a instauré la gratuité de l’enseignement primaire et des soins de santé pour les femmes enceintes et qui s’est assuré un incontestable soutien populaire. « Comme il passe tous ses week ends à faire du sport sur les collines, ou à prier, il a pratiquement serré la main de tous ses compatriotes » ironise un diplomate…
Cependant, la paix demeure fragile : en effet, le dernier des mouvements armés hutus, le FNL (Front national de libération) qui n’était sorti du maquis qu’en 2009 pour rejoindre le processus politique, a déjà déclaré forfait. Son président, Agathon Rwasa, a disparu de Bujumbura et se préparerait à reprendre les armes. Certains de ses partisans auraient regagné la forêt de Kibira, proche du Congo, un maquis où ils ont retrouvé leurs complices d’hier, les rebelles rwandais et les groupes congolais Mai Mai.
C’est au lendemain des élections communales que tout s’est gâté : alors que les observateurs internationaux se contentaient de relever des irrégularités, une partie de l’opposition, dénonçant une fraude massive, décida de se retirer de l’ensemble du processus électoral. Les anciens rebelles du FNL, le Mouvement social pour la démocratie, le Frodebu (Front pour la démocratie au Burundi), une aile du parti au pouvoir, déclarèrent forfait, au grand dam de leurs militants et des ambassadeurs occidentaux. Ces derniers, en vain, multiplièrent les pressions, soulignant que l’opposition pouvait, au minimum, espérer 35% des suffrages et des sièges lorsdes législatives. Depuis lors, les principaux leaders de cette opposition abstentionniste ont quitté le pays, craignant menaces ou arrestation, des journalistes ont été emprisonnés, Amnesty accuse les services de sécurité de recourir à nouveau à la torture. Le parti au pouvoir, laissé seul en piste s’est incontestablement durci. « N’ est ce pas l’opposition elle-même, en déclarant forfait, qui a poussé le CNDD sur la pente du parti-Etat ? » se demande Innocent Muhozi, directeur d’une radio indépendante…