17 octobre 2010

Jusqu’où retentira le cri des femmes de Bukavu ?

Catégorie reportage

Du jamais vu à Bukavu ! Quinze mille femmes dans la rue, vêtues de pagnes éclatants, arborant une exigence simple « je dénonce (le viol) et je dis non », défilant en scandant le slogan déjà célèbre dans tout le Congo : « sol sol, solidarité avec les femmes du monde entier ». Reportage.

Dimanche, même la pluie avait épargné la capitale du Sud-Kivu et c’est sous le soleil que la Marche des femmes, comme un long serpent bigarré, s’est déployée dans la ville. Sur les trottoirs, les hommes, pétrifiés s’étaient arrêtés pour regarder les femmes si belles, si nombreuses, si déterminées, qui s’étaient mises en marche après avoir planté l’arbre de la paix. Elles étaient venues de partout, les Latino américaines qui semblaient marcher sur la lune et se contentaient de scander des slogans altermondialistes, les Sud Africaines au poing levé qui scandaient « Amandla », le slogan de la lutte anti apartheid, les Burundaises plus belles que jamais sous leurs ombrelles blanches, les Quebecoises, les Espagnoles, qui retrouvaient ici les organisations féminines soutenues de loin depuis si longtemps. Ici, Blanches et Noires, marchant d’un même pas, partageaient les mêmes pagnes, portaient les mêmes espérances.

La délégation venue de Belgique, mandatée par toutes les organisations féminines du pays ainsi que par les syndicats et soutenue par Joëlle Milquet, était l’une des plus remarquée par la radicalité de son slogan : « ce que la Monusco (Mission des Nations unies) ne fait pas, nous on le fera… »

La Belgique ne s’était pas contentée d’envoyer une importante délégation, et Joëlle Milquet de se faire représenter par son conseiller diplomatique Charles Delogne et par l’ancien sénateur Georges Dallemagne. Bon nombre de femmes congolaises, dont des représentantes de toutes les organisations de base du Sud Kivu assuraient que les femmes belges (de Tournai entre autres) les avaient aidées en leur offrant des pagnes, des moyens de déplacement : « Si nous sommes ici, si nous parvenons à nous faire entendre, c’est grâce à la mobilisation de nos sœurs du monde entier, et en particulier de Belgique… »

Les déléguées de la Marche Mondiale, qui avaient animé trois jours débats passionnés à l’Athénée d’Ibanda et rendu hommage samedi aux femmes ensevelies de Mwenga, étaient ici dépassées en nombre par les Congolaises, défilant en rangs serrés qui semblaient grossir de carrefour en carrefour.

Car c’est de tout le pays que les femmes congolaises avaient convergé pour rejoindre leurs sœurs en souffrance, arborant fièrement le pagne des entreprises publiques ou de leurs associations, les drapeaux de leurs provinces respectives.

« Nous avons payé nous-mêmes notre voyage » assuraient fièrement les 40 femmes venues de Kisangani, « la Province Orientale aussi a été victime de la guerre et aujourd’hui encore des groupes étrangers venus du Soudan et d’Ouganda continuent à nous agresser, il était temps pour nous de joindre notre voix à celle de nos sœurs du Kivu… »Les Kinoises, les Katangaises, assuraient quant à elles avoir organisé des cagnottes, fait le tour des entreprises publiques et privées pour réunir les fonds nécessaires au voyage « il est important d’être là, de montrer que le Congo est un seul pays, que nous sommes solidaires… »

Au cours de cette journée mémorable, les querelles des jours précédents ont été oubliées. Au début en effet, très à cheval sur leur autonomie, les organisatrices de la marche avaient refusé le soutien des pouvoirs publics, craignant les risques de récupération politique. A la veille de la manifestation cependant, alors que les délégations étrangères convergeaient déjà vers Bukavu, les représentantes de la MMF à Kinshasa et au Kivu prirent la mesure de la faiblesse de leurs moyens face à l’importance de l’évènement et elles se décidèrent à coopérer avec la ministre du genre et de la famille Marie-Ange Lukiana qui prit les choses en main, de même que le nouveau gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo. « L’enjeu, c’est l’image de notre pays, le succès de cette rencontre internationale » assurait Mme Lukiana. En une semaine, grâce à l’appui des autorités, Bukavu changea de visage : la route menant vers l’athénée d’Ibanda fut soudain asphaltée, des kiosques apparurent, protégés de la pluie par des auvents de toile, la ville se couvrit de banderoles reprenant les exigences des femmes, les dénonciations de la violence sexuelle…

A la fin, l’une des organisatrices congolaises Janine Mukanirwa devait le reconnaître :« sans le succès des pouvoirs publics, nous n’aurions pas pu réussir cette manifestation importante » tandis que le gouverneur Cishambo rappelait « pour reconstruire notre pays, restaurer l’autorité de l’Etat, -qui seul peut rétablir une paix durable- nous devons collaborer. La société civile et les pouvoirs publics ne sont pas opposés, ils sont complémentaires… »

Contre pouvoirs, anti pouvoirs, prélude à la campagne électorale, risque de récupération politique… Dimanche, toutes ces polémiques semblaient stériles au vu de ces femmes qui défilaient coude à coude et qui emplissaient la ville de leur seule exigence : « fin à la guerre, fin à la violence… »

Comment ce cri des femmes de Bukavu pourrait-il ne pas être entendu, à New York ou à Bruxelles ? Le bon sens des femmes ne s’embarrasse pas de précautions de langage ou de périphrases diplomatiques. Ce qu’elles veulent, c’est que « ces étrangers (les Hutus rwandais) qui ont été amenés chez nous à la faveur d’un couloir humanitaire demandé par la communauté internationale et qui ont semé la mort, soient ramenés chez eux, de gré ou de force. » C’est « que les violeurs soient punis, empêchés de nuire, qu’ils soient poursuivis, même s’ils font partie de nos forces armées ou des Casques bleus », que « les victimes, qui n’ont jamais été aidées, puissent enfin espérer une réparation des dommages subis ». A cet égard, le Belge Luc Henkinbrant, responsable du Bureau des Nations unies pour les droits de l’homme compte proposer que les victimes dont le cas sera traité par la justice puissent recourir à un fonds spécial, qui leur consentira une petite avance sur d’éventuelles indemnisations.

Quant à Georges Dallemagne, soucieux lui aussi de lutter contre l’impunité, il compte bien relancer une idée simple : effectuer des tests ADN sur les femmes victimes de viols (une procédure assez peu coûteuse, déjà pratiquée pour les demandeurs de visa…) afin de pouvoir retrouver, le cas échéant, leur agresseur et le sanctionner. Durant trois ans, Avocats sans Frontières, sans résultat, a étudié cette suggestion faite à l’époque par Karel De Gucht, mais désormais Dallemagne, médecin de son état, compte bien réactiver le projet : «s’il se concrétise,en plus de la sanction éventuelle, ce test pourra aussi avoir un effet dissuasif… »

On le voit, le cri des femmes est déjà entendu, de nouvelles initiatives s’annoncent…Il est temps, car depuis les montagnes du Sud Kivu, des nouvelles inquiétantes atteignent Bukavu : désorientés, rendus furieux par l’arrestation de leur chef Callixte Mbarushimana, les rebelles hutus ont intensifié leurs attaques et, nous dit un témoin « c’est avec une rage, une violence décuplées qu’ils s’attaquent désormais aux civils… »

Le Nord et le Sud Kivu demeurent une poudrière, la guerre et la peur rodent toujours sur les collines, mais dimanche, durant quelques heures, des milliers de femmes ont bravé l’angoisse pour célébrer la solidarité, forcer le destin à se montrer plus clément.

La cérémonie de clôture, sur la place de l’Indépendance, fut à la mesure de cette matinée mémorable : alors que se terminaient les discours officiels, les derniers groupes de femmes affluaient encore, leur pas scandé par la fanfare kimbanguiste. On vit la ministre Lukiana galvaniser la foule, l’épouse du président promettre de transmettre à son époux, « le soir même » le manifeste de la marche mondiale tandis que dans la foule les « fans » d’Olive, la première dame, -qui a un charisme certain-, hurlaient de joie. On entendit aussi le gouverneur Cishambo chanter d’une belle voix de basse un hymne religieux, un chant en lingala puis s’improviser maître de cérémonies pour que tous, d’une seule traite, entonnent, à capella et le cœur aux lèvres le bel hymne national « Debout Congolais »…
Les Congolaises ont démontré, elles, qu’il y a longtemps qu’elles sont debout, qu’elles marchent, qu’elles n’ont jamais renoncé à lutter pour leurs droits et leur dignité. Et à Bukavu elles ont découvert qu’elles n’étaient plus seules dans ce combat…

COLETTE BRAECKMAN