4 novembre 2010

Les droits de l’homme dans des sociétés diverses: une conférence qui secoue les absolus de l’Occident

Catégorie actualité, rencontre

Une conférence de ce type ne pouvait avoir lieu qu’au Canada, à Montréal, dans cette ville de plus en plus métisse, creuset des cultures et laboratoire de la tolérance : à l’initiative de Peggy et Gordon Echenberg et sous les auspices du centre pour les droits de l’homme et le pluralisme légal de l’université Mc Gill, une conférence de trois jours, en octobre, a rassemblé des chercheurs, des témoins mais surtout des jeunes venus du monde entier. Une tâche audacieuse les a rassemblés : réfléchir ensemble à la définition des droits de l’homme, voir comment concilier la vocation à l’universalité avec le droit à la différence si fortement réclamé par tant de groupes humains…Comment vivre la philosophie des Lumières au temps du communautarisme, où l’identité demeure pour beaucoup le dernier repère ?
Durant ces trois jours, les intervenants ont évité les réflexions purement théoriques, ils ont plutôt abordé la question sous différents angles, dans des communications très variées, portant sur des expériences et des exigences différentes.
La conférence se tenant en territoire américain, une large place a ainsi été accordée aux « premières nations », à ces premiers habitants du « Nouveau Monde », les Mohawks qui mirent si longtemps à se faire entendre… »On entendit Kenneth Deer, représentant des Mohawks, expliquer combien les valeurs indiennes étaient différentes de celles de ces « Blancs » qui avaient débarqué sur leurs territoires traditionnels. Avec émotion, il retraça le long chemin parcouru par les « nations indiennes » pour faire admettre leur altérité, leurs valeurs et aussi leurs droits.
Et, de manière surprenante, il exprima aussi à quel point ses compatriotes ne se sentent guère concernés par les débats, les choix politiques des « autres » de ces Canadiens venus de tous les coins du monde comme immigrants, puis citoyens et aux côtés desquels vivent les premiers habitants du pays…
Altérité aussi, brillamment exprimée par Isabel Altamirano, originaire du Sud du Mexique et appartenant au peuple zapothèque. Aujourd’hui professeur à l’université d’Alberta, elle dénonce les violences faites aux femmes et plus particulièrement les vagues d’enlèvements qui sévissent au sud du rio Grande. Pour elle, les « vols de femmes » au Mexique, au Guatémala et ailleurs ne sont pas de simples délits, mais la conséquence d’un mépris plus général, comme si, de nos jours encore, certaines catégories de la population étaient « superflues », n’avaient aucune valeur humaine, comme si on pouvait en disposer à sa guise, au gré des besoins ou des pulsions…
Autre continent, même révolte devant ce monde où certains décident tandis que d’autres subissent : alors que le Canada a déployé un contingent militaire dans son pays, la jeune députée afghane Malalai Joya n’a pas craint de dénoncer l’occupation des troupes occidentales en Afghanistan, soulignant que cette présence serait de toutes manières vouée à l’échec et qu’au contraire des buts annoncés, elle allait renforcer la présence des talibans…Pour elle, la démocratie à coups de bombes et sous le régime d’occupation, où les morts se comptent par milliers, cela n’existe pas, il n’y a que des crimes de guerre et le ferlent de nouvelles révoltes…
Durant trois jours, les diverses voix de la planète se sont ainsi croisées, présentant d’autres logiques, d’autres valeurs. Les Occidentaux se sont vu rappeler, en termes parfois rudes et sans artifices de langage, que ce qu’ils appellent l’universalisme n’est, aux yeux du reste du monde, qu’une autre facette de leur domination culturelle et économique…
Un constat s’est imposé : celui du recul général des droits de l’homme dits « classiques », victimes collatérales d’un certain « nine eleven » le funeste 11 septembre. Depuis lors, les impératifs de la lutte anti terroriste bousculent les bastions des libertés individuelles.
En même temps, les centres de gravité du monde se déplacent, l’Asie déboule en force et, sur le continent américain, les nations indiennes se redressent, mais avec quel retard ; il a fallu attendre 500 ans après l’arrivée des Espagnols pour qu’en Bolivie soit élu le premier président d’origine indienne…
Croire que l’Europe aurait réussi, au cours des cinq dernières décennies, à se tenir enfin à l’écart des tourbillons identitaires est une illusion qui fut rapidement pulvérisée. Le traitement réservé aux Roms, expulsés de France, discriminés partout ailleurs, a été présenté comme une régression de sociétés démocratiques ; les passions que suscite le port du voile ont été analysées comme une focalisation sur un enjeu secondaire, alors que d’autres discriminations à l’égard des immigrés, en matière de logement ou d’embauche ne suscitent qu’indifférence…La polémique qui agite la France et la Belgique à propos du voile a d’ailleurs été considérée avec surprise par les Canadiens, rompus aux « accommodements raisonnables » et qui ont appris à intégrer les différences…
Au fil de cette conférence marquée par des interventions passionnées, de longs débats, les droits de l’homme tels que nous les connaissons ont perdu de leur superbe, de leur absolu. Ils sont apparus comme une notion en mouvement, une œuvre en perpétuelle construction, qui s’enrichit d’apports multiples et où les certitudes se déconstruisent sans cesse.
La professeur Kathleen Mahoney, de l’université de Calgary, devait résumer le sentiment général en soulignant le contraste entre une version « essentialiste » des droits de l’homme, dérivés des Lumières et censés s‘appliquer de manière inchangée à l’ensemble des sociétés humaines et la réalité, vécue par la plupart des intervenants, celle des droits collectifs, des droits traditionnels, des droits en évolution…
Anthropologue, écrivain, le professeur Bonaventura de Sousa Santos devait résumer la teneur générale de cette conférence en rappelant une vérité de base : le rapport différent que les peuples du monde entretiennent avec la terre.
Pour les uns, la terre est un bien, qui se conquiert, se vend, s’achète, a une valeur commerciale ou d’échange. Pour d’autres, peut-être les plus nombreux si l’on prend en compte les nations indiennes, les peuples d’Afrique et bon nombre d’Asiatiques, la terre représente avant tout un monde auquel on appartient, le socle des valeurs qui font une culture.
C’est toute une cosmogonie qui s’établit ainsi autour de la « pachamama » des Indiens, de la « terre mère » qui mérite amour et respect, ce qui mène tout naturellement à une autre conception de la nature, qui ne doit pas être dominée, asservie, mais respectée, utilisée avec parcimonie, en sachant que ses ressources peuvent se tarir. »Torture la nature comme tu torture ta femme » osait proclamer le philosophe anglais Francis Bacon, tandis que d’autres croyaient que Dieu avait donné la terre à l’homme pour qu’il l’exploite à sa guise et au gré de ses intérêts…
Est-ce de cette philosophie là que serait née notre culture occidentale, tout entière vouée à la domination, à l’asservissement des ressources naturelles, une culture et une pratique qui risquent aujourd’hui de mener à sa perte l’humanité tout entière ? Prophétique, inspiré, le vieux professeur secoua l’assistance avec des références philosophiques, mais aussi des exemples concrets, il plaida contre les méga projets, les barrages entre autres, qui violentent la nature, détournent ou bétonnent le cours des fleuves, il s’éleva contre le consumerisme effréné…
L’assistance l’écouta dans un silence quasi religieux, mais dans la salle, il n’y avait pas que des professeurs, des intellectuels, des adultes ayant déjà réalisé leurs choix de vie. Des jeunes étaient là aussi, rassemblés par Gordon et Peggy Echenberg, et qualifiés de « jeunes leaders » car chacun d’entre eux, dans son pays d’origine est porteur d’un projet, d’un désir de changer le monde. En rangs serrés, des garçons et des filles venus de l’Inde, du Népal, de l’Ouganda,
Il fut écouté par une assistance attentive, secouée, mais aussi de jeunes venus de l’Inde, du Népal et du Bhoutan, de l’Ouganda, d’Ouzbekistan ou de Bosnie Herzegovine… Dans ces paroles inspirées, la plupart d’entre eux ont retrouvé l’écho de la sagesse de leurs propres ancêtres et se sont promis de restaurer les liens brisés…
Une fois de plus, Gordon et Penny Echenberg ont réussi leur pari : dans cette Amérique du Nord, bastion de la logique occidentale, ils ont introduit le germe de la contradiction, inoculé à des dizaines de jeunes venus de partout le virus du doute, le sens de la relativité, tout en renforçant leur goût d’entreprendre, leur désir enthousiaste de s’atteler à leur tour à la construction d’un monde plus supportable et plus divers…