29 décembre 2010
François Houtart rattrappé par l’air d’un autre temps
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Durant sa longue vie de combats, François Houtart, s’est situé ailleurs que dans l’air du temps. Sans relâche, il a plaidé la cause des plus démunis, indigènes d’Amérique latine, Palestiniens, foules anonymes d’Asie, peuples en lutte pour leur libération économique ou politique. Durant des décennies, à l’époque du capitalisme triomphant, il a voyagé aux quatre coins du monde pour rendre intellectuellement concevable ce qui allait devenir le slogan des altermondialistes « un autre monde est possible ». L’air du temps l’avait cependant coincé, à une lointaine époque où l’Eglise, dont il était le fidèle serviteur, banalisait certaines fautes et en stigmatisait d’autres. Mais comme l’institution écclésiale imposait la loi du silence, jamais ces faits lointains n’avaient été dévoilés…Aujourd’hui, que l’air du temps a rattrapé l’iconoclaste aux allures policées et que les dossiers les plus secrets de l’Eglise sont ramenés au jour, il ne faudrait pas oublier que, durant des décennies, ce sont les engagements politiques et sociaux de François Houtart qui ont suscité les polémiques. Car ce prêtre, né en 1925, docteur en sociologie, est avant tout un homme en rupture avec son milieu d’origine : petit fils du comte Henri Carton de Wiart, l’un des pionniers du mouvement catholique, apparenté aux plus grandes familles de Belgique, celui qui se défera plus tard de son titre de baron étudie la philosophie et la théologie au séminaire de Malines. Il se tourne ensuite vers l’Université de Louvain, où il obtient le titre de docteur en sociologie et enseignera à l’UCL jusqu’en 1990.
On l’a appelé le chanoine rouge, on l’a qualifié de marxiste depuis le temps où il prêchait la théologie de la libération. En réalité, François Houtart était surtout un disciple de l’abbé Joseph Cardijn, le fondateur du Mouvement ouvrier chrétien, dont le précepte de base était « voir, juger, agir ». Houtart ne s’est jamais départi de cette démarche là : aux quatre coins du monde, il a vu l’injustice, celle des peuples encore colonisés, celle de la domination économique. Il a marché dans les bidonvilles du Kenya, les favelas du Brésil, les campagnes du Nicaragua, les rizières du Vietnam et du Sri Lanka. Et il s’est fait son jugement : celui d’une opposition radicale à un capitalisme sauvage, fondé sur la recherche effrénée du profit, sur un productivisme qui détruit les ressources naturelles et asservit les humains. Pour agir, Houtart l’intellectuel militant, n’a pas lésiné sur le temps et les efforts : en plus de ses tâches d’enseignement, il a créé à Louvain la Neuve le Centre tricontinental, qui alimente la réflexion des chercheurs, il a participé à la création du Forum social mondial, il a multiplié conférences et voyages d’études, il fut l’un des inspirateurs du Concile Vatican II. On a peine à croire que cet homme là est retraité depuis 1990, car jamais il n’a été aussi actif qu’au cours de la dernière décennie. Il est vrai que l’air du temps, malgré lui, une fois encore, lui a donné raison : le capitalisme sauvage qu’il avait si longtemps pourfendu a buté sur la crise financière et montré ses limites, les altermondialistes dont il fut l’un des inspirateurs tiennent un langage qui aujourd’hui s’apparente au bon sens commun, la taxe Tobin, qui devrait frapper les mouvements de capitaux, est discutée dans les cénacles des plus officiels.
Les révélations d’aujourd’hui démontrent que le vieux chanoine, parfois appelé le pape de l’altermondialisme, qui séduit toujours par son intelligence, son engagement et sa générosité a aussi été un être humain comme les autres, prisonnier des règles absurdes d’une institution qu’il a tenté de faire évoluer de l’intérieur, sans jamais la renier…