C’est un pays qui n’a pas encore de nom définitif. Ni de drapeau, ni d’hymne national. Dont les frontières ne sont pas encore définitivement tracées, ce qui pourrait donner naissance à une nouvelle guerre. C’est un pays vaste comme la France, qui ne dispose que de 40 kilomètres de route asphaltée, dont 80% des habitants ne savent ni lire ni écrire. « Invivable », disent les sceptiques… Même s’ils ont assisté au referendum, vu les longues files de gens résolus à voter pour la sécession ils ont conclu malgré tout que ces gens, que, faute de mieux, on appelle encore les Sud Soudanais, seraient incapables de se gouverner eux mêmes…De fait, lorsque l’on pénètre à Juba dans les ministères tout neufs, très propres, construits en matériaux préfabriqués, on se prend à douter. Le ministre, seul habilité à s’exprimer, est généralement absent, en réunion, indisponible. Ses adjoints sont aussi accueillants que muets et le personnel subalterne, affalé sur des bureaux vides, semble somnoler ou regarder Facebook.
Cependant, ce sont ces mêmes autorités, considérées comme incapables, qui ont réussi à organiser, dans les délais requis, un referendum sur toute l’étendue du territoire. Partout, les bureaux de vote étaient prêts, les observateurs nationaux mobilisés par milliers. Et dans les provinces où affluent les déplacés revenus de Khartoum, les autorités locales s’affairent efficacement à apporter les premiers secours, à prévoir abris et nourriture…
Lorsque, avec les membres de la Société Saint Vincent de Paul, nous visitons les quartiers de Juba, l’impression se confirme : la maturité politique ne coïncide pas avec le bien être matériel. Car Juba, appelée à devenir la capitale du futur Etat, n’est encore qu’un gros village qui a grandi trop vite. Les quelques rues asphaltées accueillent des bâtiments neufs, mais dans les parcelles, les huttes rondes sont demeurées intactes. Le quartier de Kator, près de la cathédrale qui accueillit l’ex-président Carter et Kofi Annan l’ancien secrétaire d’Etat des Nations unies, s’est édifié sur des terrains sablonneux appartenant à l’Eglise catholique. Au cœur de la ville, il s’agît d’un véritable camp de réfugiés, où se sont agglutinées des familles chassées par les guerres, les famines, les sécheresses…C’est ici que la Société Saint Vincent de Paul rend visite à ses « bénéficiaires ». Helen Tombe, aveugle, vit sous une bâche bleue fournie par le HCR (Haut Commissariat aux réfugiés). Elle est arrivée en 1987, depuis son village situé à 70 km de la capitale et vit entièrement grâce au soutien de l’Eglise. Sa voisine, venue de la province d’Equatoria, est elle aussi seule, handicapée et toute la journée, elle demeure couchée dans l’entrée de sa hutte. Elle murmure cependant que ses voisins l’ont soutenue jusqu’à la « polling station », le bureau de vote le plus proche, et elle montre avec fierté son doigt tâché d’encre. Charles Loboka, administrateur de Saint Vincent de Paul relève que nombreux sont les isolés arrivés à Juba sans moyens et sans famille : « les campagnes ont été décimées par la guerre, la famine et ces gens dépendent entièrement des quelques dons que nous pouvons leur apporter, du sel et du sucre, de la farine, des vêtements… »
Loin des avenues où les grandes agences ont apposé des panneaux, la société de Saint Vincent de Paul travaille sur le terrain, avec les plus vulnérables, des handicapés, des personnes âgées. Ses volontaires prennent aussi en charge des jeunes démobilisés ou sans travail, qui errent dans la ville sans revenus et sans qualifications. A Lulugu, Mogae, chef de projets, nous fait visiter avec fierté son petit centre de formation professionnelle. Ses élèves sont présentés comme des adolescents mais, avec leur carrure d’adultes, il s’agît visiblement de jeunes combattants démobilisés. Les uns s’activent autour de petits murs de maçonnerie, les autres s’initient à la menuiserie à l’électricité et dans ce domaine, les jeunes filles ne sont pas les moins actives. « Notre formation est axée sur l’acquisition de capacités pratiques » dit Mogae, « en six mois, qui seront bientôt portés à neuf, ces jeunes acquièrent une formation professionnelle qui devrait leur permettre de pouvoir gagner leur vie.»
A Juba en effet, une capitale qui sort de terre, les travailleurs qualifiés font cruellement défaut. Presque tous les hommes adultes ont participé à la guerre et ne rechignent pas à montrer leurs cicatrices. Mais un problème risque bientôt de se poser entre ces « anciens combattants » qui estiment que les postes de responsabilité leur reviennent de droit, et les jeunes revenus des pays d’exil, souvent dotés de diplômes et de qualifications.
Dans un bar, le Havane, les «Jubanos » des jeunes revenus de Cuba tentent d’emporter les rythmes caraïbes dans cette ville plutôt férue d’hymnes et de cantiques…
Joseph, revenu du Kenya après des études d’informaticien, le reconnaît : « si nous avons chassé les gens du Nord, souvent les Arabes musulmans, nous allons être confrontés à d’autres rivaux, non seulement notre propre diaspora, mais aussi les ressortissants des pays voisins. Aujourd’hui déjà, les commerces d’alimentation sont tenus par des Ougandais, les hôtels et les restaurants par des Ethiopiens, les Kényans sont nombreux dans l’informatique et les services… »
Quant à la communauté internationale, et surtout les Américains, bien décidés à soutenir le nouvel Etat, son aide sera indispensable afin d’aider les Sud Soudanais à faire bon usage de leurs ressources, le pétrole, l’uranium, les terres cultivables. Mais nombreux sont ceux qui, comme Joseph, assurent déjà que « l’aide, c’est bon pour un temps mais nous devons au plus vite apprendre à nous en passer… Nous avons trop longtemps vécu sous perfusion… »